Cournot: La Probabilité d'une théorie scientifique. 

Retour à l'accueil du Parthénon.

 

Le texte.

Introduction.

1ère partie.

2ème partie.

3ème partie.

Conclusion.

   

 Le texte:

« En général, une théorie scientifique quelconque, imaginée pour relier un certain nombre de faits trouvés par l'observation, peut être assimilée à la courbe que l'on trace d'après une définition mathématique, en s'imposant la condition de la faire passer par un certain nombre de points donnés d'avance. Le jugement que la raison porte sur la valeur intrinsèque de cette théorie est un jugement probable, dont la probabilité tient, d'une part, à la simplicité de la formule théorique, d'autre part, au nombre des faits ou des groupes de faits qu'elle relie, le même groupe devant comprendre tous les faits qui sont une suite les uns des autres, ou qui s'expliquent déjà les uns les autres, indépendamment de l'hypothèse théorique. S'il faut compliquer la formule à mesure que de nouveaux faits se révèlent à l'observation, elle devient de moins en moins probable en tant que loi de la nature, ou en tant que l'esprit y attacherait une valeur objective: ce n’est bientôt plus qu'un échafaudage artificiel, qui croule enfin lorsque, par un surcroît de complication, elle perd même l'utilité d'un système artificiel, celle d'aider le travail de la pensée et de diriger les recherches. »

Cournot

 Introduction:

"Les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délais, c’est une vérité très certaine que, lorsqu’il n’est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables, et même qu’encore que nous ne remarquerions point davantage de probabilité aux unes qu’aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après non plus comme douteuses, en tant qu’elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve en elle."

Descartes; Discours de la méthode; III; 3.

Ainsi, parce que la vérité n’est pas toujours accessible, soit que les moyens nous fassent défaut, soit que le temps nous manque, il semble préférable, plutôt que de rester dans le doute et l’hésitation, et donc dans l’indétermination, d’accorder crédit à une solution qui, à défaut d’être évidente et vraie, sera pour le moins probable.

La probabilité d’une proposition apparaît en effet dès lors que notre raison trouve en elle un certain nombre des caractéristiques qui lui semblent devoir être celles de la vérité, sans pouvoir cependant affirmer être en présence de cette vérité. En ce sens, ce qui est probable est donc ce qui réussit à entraîner une adhésion de l’esprit en vertu du respect de certains critères établis.

Et c’est afin de satisfaire à cette même exigence de sortir de l’indétermination et ainsi pouvoir progresser dans les sciences et développer nos explications du monde, que Cournot introduit dans ce texte la notion de probabilité appliquée aux théories scientifiques: à défaut de pouvoir atteindre la vérité des choses, et donc les lois véritables de la nature, la science peut se contenter, dans le cadre de son développement, de théories probables. Et ce sont donc les critères de cette probabilité que l’auteur nous présente ici: rapports à l’expérience, cohérence des faits reliés, simplicité de la formule, et utilité.

Mais admettre la probabilité comme valeur suffisante d’une théorie scientifique, n’est-ce pas par la même occasion faire de la science une simple croyance et ne reconnaître ainsi à toute théorie qu’une valeur subjective?

 1ère partie:

Ainsi, toute théorie scientifique, dans la mesure où elle se présente comme une construction de l’esprit visant à organiser, ou plutôt systématiser l’explication d’un grand nombre de faits dans leurs rapports réciproques, doit prendre appui sur l’expérience. La science en effet se veut connaissance rationnelle des phénomènes, et en ce sens, ne peut prétendre à l’objectivité que dans la mesure où l’objet de son étude entre dans le cadre de l’expérience possible.

C’est pourquoi elle pourrait être comparée à une courbe mathématique, puisque tout comme cette dernière, la théorie scientifique vise à mettre en évidence des rapports, que nous aimerions constants, entre des faits qui nous sont donnés par l’observation. Car à défaut de pouvoir pénétrer la réalité ou vérité des choses, la science veut pouvoir rendre compte de la régularité et de l’ordre qu’elle constate dans la nature, et pour ce faire, il lui est nécessaire d’imaginer des théories qui soient compatibles avec les résultats de l’observation de celle-ci. Rien ne sert en effet de construire des théories en marge de la réalité et qui par conséquent courraient le risque d’être en décalage avec cette dernière, mais il faut au contraire que la théorie se fasse le reflet de cette réalité phénoménale dont elle veut rendre compte, et pour cela il lui est nécessaire de s’imposer un certain nombre de conditions préalables à sa construction, et notamment l’adéquation avec des faits préalablement observés.

Il est cependant important de noter que ce que nous nommons « fait » revêt ici une signification bien particulière. En effet, si ce terme désigne d’une façon générale ce qui se manifeste comme une donnée objective de l’expérience, et en ce sens renverrait à ce que nous pourrions appeler la réalité, il convient de préciser que lorsqu’il est qualifié de scientifique, le fait perd de son objectivité, pour devenir lui aussi une forme de construction. Car le fait scientifique désigne non plus un phénomène courant directement tiré de l’expérience, et considéré de façon immédiate, mais le résultat d’une sélection et d’une épuration des phénomènes que le scientifique met en oeuvre pour isoler son objet d’étude. Ainsi, la théorie scientifique peut-elle être assimilée de façon pertinente à cette courbe mathématique dont nous parle Cournot, puisque celle-ci devient le résultat de cet effort entrepris pour établir et définir un lien ou rapport constant entre des faits trouvés, sélectionnés et isolés à partir de l’observation des phénomènes.

 2ème partie:

Pourtant, il n’en reste pas moins que la théorie s’affirme comme une construction de l’esprit, ou de la raison, et qu’en ce sens, elle apparaît bien plus comme une système artificiel que comme l’énonciation d’une loi de la nature. Néanmoins, la raison pourra accorder à cette théorie une certaine probabilité, et par suite la considérer comme une expression possible de cette loi, pourvu que celle-ci satisfasse à ses propres exigences: simplicité, efficacité, et donc utilité pour rationaliser la nature.

C’est en effet la raison qui va accorder à la théorie sa valeur, selon que cette dernière réussira ou non à satisfaire à ses principes qui tous sont tournés vers l’unité et l’universalité, caractères de l’inconditionné.

Ainsi, la simplicité sera-t-elle essentielle au maintien d’une théorie scientifique. Car, non seulement nous sommes « naturellement » enclins à accorder à la théorie la plus simple, la plus grande plausibilité, en vertu de son évidence apparente et de sa facilité d’utilisation, mais encore, plus une théorie est simple, plus il sera aisé de la réfuter, et donc plus le risque d’erreur semblera limité.

Mais ce ne sont pas là les seuls « avantages » de la simplicité. En effet, si la nature peut-être aussi complexe qu’elle le désire, la raison quant à elle exige la simplicité nécessaire à toute formule universelle: le principe inconditionné, s’il existe, ne peut être que simple, et donc générale, puisqu’il lui faut pouvoir être applicable à tout phénomène.

L’efficacité d’une théorie semble donc être proportionnelle à sa simplicité, puisque plus elle est simple, moins elle fait intervenir de facteurs particuliers (ou variables), plus nombreux sont les faits qu’elle réussit à relier. Et c’est de la connexion de ces conditions dont dépend la probabilité que la raison lui accordera.

 3ème partie:

Nous l’avons signalé plus haut, les faits que la raison va chercher à relier, lorsqu’ils sont qualifiés de scientifiques, sont les résultats d’une sélection et d’une épuration des phénomènes. Mais, plus encore, il faut admettre que cette sélection elle-même ne peut s’opérer sans conditions: l’adéquation de la théorie et de l’observation ne peut en effet être effective que si les faits ou groupes de faits reliés présentent entre eux une certaine cohérence. Rien ne sert en effet de vouloir exprimer un rapport constant entre des faits ou groupes de faits dont la rencontre n’est due qu’au hasard. Autrement dit, la théorie ne peut s’élaborer qu’en prenant appui sur des séries causales constatées, et, vouloir, par exemple, établir un lien entre l’intensité d’une éruption volcanique, et la trajectoire empruntée par la lave, ne serait d’aucune utilité, dans la mesure où ces deux phénomènes sont intégrés dans des séries causales indépendantes. Le relief du volcan, ou les obstacles rencontrés par la lave (maisons ou végétation), peuvent ainsi être expliqués par l’érosion, ou l’intervention humaine, au lieu que l’activité volcanique répond à ses propres règles.

 Conclusion:

Mais, quoiqu’il en soit, il n’en reste pas moins que plus la théorie réussira à relier, de façon efficace, de faits entre eux, plus elle emportera la confiance de la raison, pourvu bien sûr que les faits nouveaux que nous serions amenés à intégrer à l’explication théorique, n’engagent pas une complexification de cette théorie. La science en effet, ne peut s’attacher qu’au général, et s’il faut sans cesse tenir compte de nouvelles variables pour expliquer un phénomène, alors la science manque son objectif, dans la mesure où la formule ne sera applicable qu’à des cas particuliers.

La raison vise l’unité du savoir, et par suite l’inconditionné, ce qui engage que toute théorie que nous imaginons doit être à la fois simple et universalisable. Aussi, toute construction complexe et relative n’est, dans cette quête de rationalité, d’aucune utilité, et pure perte de temps.

Pourtant, pouvons-nous nous satisfaire de ce probabilisme que Cournot met ici en évidence? Ne serait-ce pas finalement assimiler la science à la simple croyance, et ainsi renoncer à la vérité, au profit de la seule efficacité?

© GUICHARD Jérôme.