EPICURE  

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  Introduction.

I. Epicure et Démocrite.

II. Epicure et le Pyrrhonisme.

III. Les critères de la canonique.

IV. Les principes de la physique.

V. La composition atomique du monde et de l'âme.

VI. L'éthique.

VII. Le Tétrapharmakon.

 

 

  Introduction:

"Il ne faut pas seulement prétendre philosopher, mais être philosophe en réalité".

Il convient de garder en mémoire qu'Epicure avait à l'égard du savoir purement thèorique un mépris non dissimulé, posant au contraire pour la philosophie une éxigence d'efficacité dans la vie pratique (finalité essentiellement pratique de sa philosophie).

 

 La Démocratie athénienne perdue:

Epicure: 340 - 270 avant Jésus Christ.

Athènes, qui avait dominé la Grèce pendant une longue période, connu son âge d'or au Vème siècle avant J.C. avec Périclès. Au IVème siècle, Athènes s'affaiblit progressivement, jusqu'à tomber sous la domination Macédonienne en 338 av. J.C. L'on passa alors d'un régime démocratique à une monarchie héréditaire.

Epicure fut donc contemporain d'une vie politique désordonnée où le Bien publique n'avait plus la priorité. Sa philosophie sera donc une philosophie du refus de l'idéal politique, qui s'est avéré trompeur: elle sera l'expression d'un replie sur l'existence personnelle et non publique, au contraire du stoïcisme qui veut que le philosophe soit cosmopolite, et qui va dans le sens de l'évolution politique de l'époque, la trouvant même encore insuffisante.

 

 L'origine d' Epicure:

Epicure est originaire de l'île de SAMOS (près des actuelles côtes turques), colonisée par Athènes: son père était un colon athénien. D'origine modeste, Epicure était d'une santé fragile, ce qui ne sra pas sans influence sur sa philosophie, et notamment sur sa conception du plaisir comme étant essentiellement la cessation de toute douleur.

Etant à la fois familier du chagrin et de la douleur, l'on comprend que la question principale de sa philosophie ait été de savoir comment vivre heureux si tout est matériel, et si l'on peut être atteint par la douleur et le chagrin...

 

 La vie d'Epicure:

A 18 ans, il effectua son service militaire à Athènes. Mais une fois clui-ci achevé, il ne put cependant pas retourner chez son père à l'île de SAMOS, l'empire Athénien s'étant finalement effondré, et les terres colonisées ayant été restituées.

Il se rendit alors sur la côte Ionienne où il s'initia à la doctrine matérialiste de DEMOCRITE (il connaissait bien sûr déjà le platonisme), fondateur de l'atomisme (réalité faite d'atomes et de vide), et suivit pour celà les cours de NAUSIPHANE. Pourtant, il refusera toujours de reconnaître dans sa philosophie une quelconque influence d'un autre.

Plus tard, (311 av. J.C.), il ouvrit une école dans l'île de LESBOS, île où les doctrines dominantes étaient essentiellement le platonisme et l'aristotélisme. Sa philosophie fut donc plutôt mal acceptée. Il dut senfuir plus ou moins précipitamment, et alla s'installer près du détroit de la mer noire, où il fondit une nouvelle école dans laquelle il forma ses premiers disciples: METRODORE et HERMAQUE.

Après le succès qu'il connut durant ce séjour, Epicure s'installa alors à Athènes où il acheta une maison et un jardin pour y accueillir ses amis, des femmes et des esclaves. Là, tous pratiquaient la philosophie sur un même pied d'égalité, et Epicure n'avait de cesse d'enseigner à ses auditeurs les principes fondamentaux de sa philosophie, principes qu'il ne transforma pas de toute la durée de son enseignement.

Lorsqu'en 270 av. J.C., Epicure mourut, il affranchit ses esclaves et institue des festins tous les 20 de chaque mois, ainsi que l'exignce de fêter l'anniversaire de sa mort. Il faut noter en effet que pour Epicure, le souvenir joue un grand rôle, puisque selon lui, le simple souvenir d'un bonheur passé suffit pour échapper à la douleur qui est entrain de vous frapper.

 

  L'Epicurisme latin:

Au premier siècle av. J.C., l'on put assister à un développement très net de l'Epicurisme, notamment avec LUCRECE (De Natura Rerum) et PHILODEME.

Le monde Grec de la fin du IIème siècle après J.C. connut également un nouvel essort de l'Epicurisme, notamment grâce à DIOGENE d'OENANDA, mais surtout grâce aux compilations effectuées par DIOGENE LAERCE, épicurien, qui consacra le chapître X de son livre (La vie des Philosophes), à Epicure.

C'est d'ailleurs dans cet ouvrage que l'on retrouve les différentes Lettres: Lettre à Hérodote (principes généraux); Lettre à Pythoclès (principes des phénomènes célestes); Lettre à Ménécée (sur le bonheur).

    

 

 I. EPICURE ET DEMOCRITE:

De notre point de vue, Démocrite semble avoir été le fondateur de la tradition matérialiste atomique, et les points communs entre Démocrite et Epicure nous semblent évidents, d'autant que pendant près de 20 siècles, nous n'avons connu d'un seul matérialisme atomistique. Pourtant, Démocrite a toujours été rejeté par Epicure.

 A. La méthode de Démocrite :

Démocrite pose le prima de l'intelligence, qui, seule, peut nous faire comprendre la nature véritable de la réalité. Selon lui, la réalité objective ne peut être saisie qu'hors de la connaissance sensible. Ainsi, il y aurait deux niveaux de la connaissance:

* Les sensations: elles constituent un niveau de connaissance changeant et instable (ex: le doux, l'amer). La connaissance sensible s'opposerait en fait à la réalité, qui est constituée d'atomes et de vide, car une même structure atomique peut être perçue de façon différente selon le sujet: ce que nous livre les sens n'est pas la réalité, mais seulement les apparences de la réalité.

 

* L'intelligence: alors que la connaissance sensible s'occupe d'un niveau inférieur qui est celui du changement et de l'instabilité (il n'y a rien de fixe ni de clair dans la connaissance sensible), l'intelligence discursive ou raisonnement, nous permet d'obtenir la connaissance des atomes, puisque de toute façon ceux-ci sont trop petits pour être saisis par les sens.

Chez Démocrite, tout ce qui est saisi par les sens est donc considéré comme impur, et la vraie connaissance commence avec, et porte sur, l'invisible.

Le système de Démocrite est donc un platonisme inversé: si le monde de la sensation doit bien être rejeté, la réalité n'en est pas moins matérielle.

Pour Epicure au contraire, si nous refusons la vérité de la sensation, il ne reste plus aucune base pour connaître la vérité. De son point de vue, le doctrine de Démocrite est insuffisante: l'atomisme y est insuffisant parce que les principes de Démocrite sont posés de manière extérieure à la connaissance sensible, et il n'y a pas de reconnaissance perçue de la vérité de l'atomisme; il n'y a aucun senti à la théorie. Par ailleurs, les principes de Démocrite ne produisent aucun effet, aucun résultat sur le point de vue moral. Pour Epicure, l'atomisme est avant tout vécu (nous sentons de façon évidente la résistance des choses), et donc l'atomisme est tenu pour évident. De plus, il y a une répercussion de l'atomisme sur le plan moral, dans la mesure ou l'affection, c'est-à-dire la façon dont nous ressentons le bien et le mal à un rapport direct à la vérité morale.

Il y a aussi, dans le système de Démocrite, des contradictions dans l'organisation interne:

Il y aurait un prima de l'intelligence, même pour expliquer l'être:

L'intelligence connaît la réalité parce que la réalité est organisée par l'intelligence: il y a une identité de la pensée et de l'être, un peu comme chez Parménide. Cela signifie que ce qui est conçu par l'esprit existe aussi dans la réalité. Or, ce principe, traditionnel dans l'idéalisme finaliste, est appliqué par Démocrite à l'atomisme lui-même: pour lui, les atomes ont des formes infinies en nombre, car il n'y a pas de raison pour qu'une forme pensable existe, et pas une autre (identité de la pensée et de l'être).
Au contraire, pour Epicure, les formes des atomes ne sont pas en nombre infini: les formes des atomes sont certes en très grand nombre, mais non en nombre infini, car sinon, il se pourrait aussi concevoir qu'il puisse exister des atomes d'une taille telle qu'ils puissent être visibles. Mais les atomes sont toujours et obligatoirement invisibles. Epicure rejette donc l'idée selon laquelle un raisonnement purement logique dirigerait le monde réel, et pose à l'opposé que le raisonnement ne doit prendre pour point de départ rien d'autre que la perception. Prendre l'intelligence comme fin ontologique et comme explication absolue, conduit à être aveugle à la réalité.
Démocrite, dans son système, pourrait fort bien considérer que l'atomisme est confirmé après coup par l'expérience, c'est-à-dire que l'intelligence pose des hypothèses qui sont confirmées ou non par l'expérience, et ainsi poser la vérité des sensations. Or, il n'en fait rien.

La supériorité de l'atomisme semblerait ainsi fondée, au moins en partie, sur l'expérience. Mais alors, il faudrait dire aussi que l'expérience sensible nous indique la réalité, et que l'atomisme peut être directement confirmé dans l'expérience. Nos sensations n'étant que le résultat d'une rencontre d'atomes, il faudrait alors avouer qu'elles sont bien réelles. En effet, s'il y a l'expérience pour confirmation, il faut aussi reconnaître la vérité des sensations.

C'est ce qu'Epicure reproche à Démocrite de n'avoir pas vu.

 

 B. La méthode d'Epicure:

Pour Epicure, la sensation est toujours réelle, puisque constituée de rencontres d'atomes. Par ailleurs, elle est toujours vraie, et même toujours évidente.

Alors que pour Démocrite, tout étant compréhensible, il s'ensuit que tout est déterminé, pour Epicure au contraire, le mouvement des atomes est libre. En fait, pour ce dernier, la nécessité n'est que la superstition des hommes qui considèrent que tout doit répondre à un finalisme, et donc à une volonté des Dieux.

    

 

 II. EPICURE ET LE PYRRHONISME:

 

 1. PYRRHON (370-310 Av. J.C.) ou l'impossibilité d'accéder à la vérité :

Nausiphane, premier maître d'Epicure, aurait été influencé par Pyrrhon, ce qui explique qu'il soit ici intéressant d'entamer une comparaison entre le système d'Epicure, et celui de Pyrrhon.

Selon Pyrrhon, tout jugement prend appui sur une sensation particulière, ce qui bien sûr autorise une grande diversité de jugements, mais aussi une multiplicité des conceptions et des appréhensions du monde. L'unité des jugements n'est donc finalement possible selon lui que dans la SUSPENSION DU JUGEMENT, c'est à dire dans le doute ou l'interrogation, qui sont des moments où l'on ne prend plus aucune décision concernant les choses, mais où l'on s'abstient d'affirmer, au profit de la seule interrogation.

En fait, la solution sceptique que propose Pyrrhon, consiste, en dernier recours, à se taire (aphasie), plutôt que de vouloir affirmer des principes théoriques. L'on voit en effet que dans un tel système, tous les jugements finissent par se valoir, et il n'est plus possible d'apprécier la vérité: la vérité du pyrrhonisme serait finalement que rien n'est plus agréable ou mieux qu'autre chose, et, dans ces conditions, le sujet doit chercher l'apathie ou impassibilité.

L'on voit donc que la doctrine de Pyrrhon mène à un relativisme de la connaissance et des affections, ce qui exige l'apathie. Or, il semble que l'on retrouve cette notion chez Epicure, avec le terme d'ataraxie, qui renvoie à un état de sérénité et d'équilibre, à ceci près que chez Epicure, il y a une reconnaissance de la vérité des sensations et des affections, une reconnaissance de la réalité du pathos.

L'Epicurisme n'est donc pas réductible au pyrrhonisme:

Pour le pyrrhonisme en effet, s'il y a des apparences, celles-ci n'ont cependant aucune réalité, et les sensations ne sont donc ni vraies, ni fausses. Simplement, elles produisent en nous des jugements contradictoires entre eux, ce qui mène à affirmer que tout jugement est relatif, et que la sensation ne nous permet pas d'accéder à la vérité, même si elle est à la base de chacun de nos jugements. Rien n'est vrai, et c'est pourquoi il faut rester impassible.

Par ailleurs, même si la vérité existait, l'on n'en aurait aucun signe.

 

 2. CRITIQUE DE PYRRHON PAR EPICURE :

Epicure, au contraire de Pyrrhon, affirme que suivre les apparences est la seule solution pour pouvoir accéder à la vérité. En effet, la sensation nous indique ce qui est, quel est l'être, parce que ce qui est existe sous la forme d'une composition ou combinaison d'atomes, combinaison dont nous avons la sensation par l'intermédiaire des simulacres: Rien n'existe que des atomes et du vide.

Toutes les sensations sont donc vraies, et le problème de la fausseté ne se pose pas au niveau des sensations. Ce n'est que lorsque nous opérons des comparaisons ou des réunions de sensations, c'est-à-dire dès que nous passons dans le domaine de l'opinion, que le risque d'erreur apparaît. Le jugement en effet repose sur la comparaison de sensations ou sur des anticipations, et, même s'il repose toujours sur des sensations (rôle de la mémoire), risque d'ajouter ou de retrancher quelque chose à ces dernières, et par là, risque d'entraîner l'erreur.

L'on voit donc qu'Epicure se distingue bien à la fois de Démocrite et de Pyrrhon, sans pour autant pouvoir être accusé de faire un mélange des doctrines.

    

 

 III. LES CRITERES DE LA CANONIQUE :

Il faut noter qu'Epicure ne présente pas de logique, au contraire des stoïciens ou des aristotéliciens. En effet, pour Epicure, la connaissance est immédiate et n'a nul besoin de raisonnements laborieux ou scientifiques. La vérité ne se conçoit que de manière directe, et la connaissance qui se caractérise par des détours et une perte de temps, à savoir la logique, est parfaitement inutile: ce n'est pas en devenant savant ou grand logicien que l'on accédera plus facilement au bonheur.

La vérité, c'est la SENSATION, et ce qui l'accompagne: l'affection. Car la sensation est toujours vraie. Ce n'est que lorsque que nous passons dans le domaine de l'opinion et donc que nous passons au troisième critère, la prolepsis ou prénotion, ou anticipation, que nous risquons de sombrer dans l'erreur, dans la mesure où nous ne nous contentons plus de ce qui nous est donné dans les sensations, mais où nous y ajoutons un jugement. La prolepsis relève de la doxa ou opinion.

Pour limiter le risque d'erreur, il ne faut rien ajouter dans l'opinion qui ne se trouvait déjà dans la sensation, mais nous sommes pourtant contraints d'aller souvent au delà de ce qui nous est simplement donné, et donc de faire appel à des présomptions.

Reste enfin un quatrième critère de vérité: la projection imaginative de la pensée.

 

 1. Les éléments de la connaissance:

a. LA SENSATION est toujours vraie.

b. L'AFFECTION :

L'affection complète la sensation, car si elle ne dit pas directement le vrai ou le faux, c'est cependant elle qui nous fait connaître l'agréable et le désagréable. En ce sens, et parce qu'elle est directement liée à la sensation, l'affection est elle aussi toujours vraie

L'affection est bonne car l'agrément de la sensation est un guide pour la moralité aussi bien que pour la médecine, et ce contrairement à ce qu'en disait Platon. Pourtant, il faut pouvoir évaluer aussi bien à court terme qu'à long terme, avant de répondre à une affection nous faisant connaître l'agréable ou le désagréable, car ce qui est maintenant agréable pourrait devenir un jour désagréable et nous faire regretter notre acquiescement, et inversement.

c. LA PRENOTION:

Elle existe chez les stoïciens, qui considèrent que les prénotions sont en notre esprit comme des indications finalistes mises en nous par les Dieux pour nous guider dans le déroulement de notre existence.

Chez Epicure au contraire, nous formons les prénotions par l'expérience: nous nous formons en notre esprit un type, un aspect perceptif pour chaque chose. Il existe donc en nous des sortes de schémas ou formes correspondant à un ensemble d'objets, et qui nous permettent de reconnaître les sensations à venir. En fait, les prolepsis sont comme l'empreinte laissée en nous par des sensations répétées d'un même objet.

Les formes ainsi obtenues en notre esprit pourront être appliquées à tout ce que nous voyons par l'expérience directe, soit par ressemblance, soit par combinaison.

d. LA PROJECTION IMAGINATIVE DE LA PENSEE:

La projection imaginative de la pensée est un effort pour constituer la compréhension de ce qui est invisible. Ainsi en est-il par exemple des images des Dieux que l'on aperçoit dans notre âme, et qui correspondent bien à une action matérielle.

Pour ce qui est de l'existence des atomes, c'est par analogie que l'on peut se représenter leur existence.

Vrai
Faux
Le Perceptible

Confirmation

par la sensation.

Non Confirmation.
L'Invisible

Non Infirmation

par la sensation

Infirmation

des opinions fausses.

La NON INFIRMATION peut avoir deux significations:

* elle peut désigner la nécessité exclusive, certaine, apodictique, des principes de l'atomisme (CF: "il n'existe que des atomes en mouvement et du vide"), et dans ce cas, il faut comprendre que le contraire est impossible.

* pour les explications concernant des choses éloignées, Epicure reconnaît qu'il puisse exister plusieurs explications possibles, c'est à dire des explications dont la vérité n'est pas impossible (Cf. les explications multiples que donne Epicure du tonnerre, des météores, des éclipses ... ).

De toute façon, dès lors que les principes de l'atomisme sont admis, peut importe les explications que l'on peut ensuite donner des phénomènes, pourvu que ces explications soient libres de toute superstition. Car ce qui est prédominant, c'est la sauvegarde des principes fondamentaux de l'atomisme. Il n'est pas spécialement intéressant de connaître la véritable explication puisqu'on ne sera pas plus heureux pour cela (la science exacte n'est qu'une perte de temps).

L'important, c'est d'avoir quitté la superstition et d'envisager le monde comme étant sans mystère c'est-à-dire explicable avec un peu d'attention. Les principes de l'atomisme ont donc avant tout un ENJEU ETHIQUE.

    

 

 IV. LES PRINCIPES DE LA PHYSIQUE :

 

Lettre à Hérodote ; § 38 à 43 :

" En premier lieu, cher Hérodote, il faut découvrir ce qui est à la base des mots, afin que, en y ramenant les opinions ou les objets en discussion ou les sujets de doute, nous puissions juger et que toutes choses ne restent incertaines pour nous et nous obligent à les prouver indéfiniment, ou nous ne posséderions que des mots vides. En effet, il est nécessaire que la signification primitive de chaque mot soit mise en évidence et n'ait plus besoin de preuve, si toutefois nous voulons posséder quelque chose à quoi nous puissions rapporter l'objet en discussion ou le sujet de doute ou l'opinion. Il faut de plus observer d'une manière complète les sensations et les notions réelles, soit de l'esprit soit de n'importe quel critère, de même encore les affections dominantes, afin de pouvoir, à leur aide, donner des indications sur ce qui est en suspens et sur l'invisible.

Ces points étant établis, il convient maintenant de fixer l'attention sur les choses invisibles.

Tout d'abord, rien ne naît de rien, autrement tout pourrait naître de tout sans avoir besoin d'aucune semence. Et si ce qui disparaît était réduit à rien, toutes choses auraient déjà péri, étant donné que celles en lesquelles elles se sont dissoutes n'existeraient pas. L'univers a toujours été le même qu'il est maintenant et sera le même dans toute éternité. En effet, il n'y a rien en quoi il puisse se transformer, car il n'existe rien en dehors de l'univers qui puisse y pénétrer et produire un changement.

L'univers est constitué de corps et de lieu. Que les corps existent, la sensation l'atteste en toute occasion, et c'est nécessairement en conformité avec elle qu'on fait, par le raisonnement, des conjectures sur l'invisible, comme je l'ai dit plus haut. Si, d'autre part, il n'y avait pas ce que nous appelons vide, espace ou nature impalpable, les corps n'auraient pas où se placer ni où se mouvoir, ce qu'ils semblent bien faire. En dehors de ces choses on ne peut rien concevoir, ni par généralisation ni par analogie, qui puisse être pris pour des substances parfaites et non pas pour ce qu'on appelle attributs ou accidents de ces dernières.

Parmi les corps il y en a qui sont composés et d'autres dont les composés sont constitués. Ceux-ci sont indivisibles et immuables, si l'on ne veut pas que toutes choses soient réduites au non-être, mais qu'il reste, après les dissolutions des composés, des éléments résistants d'une nature compacte et ne pouvant d'aucune manière être dissous. Donc, les principes indivisibles sont de toute nécessité les substances des corps.

L'univers est infini. En effet, ce qui est fini a une extrémité ; or, celle-ci est considérée par rapport à quelque chose qui lui est extérieur, de sorte que s'il n'a pas d'extrémité il n'a pas de fin ; mais s'il n'a pas de fin il est infini et non pas fini.

L'univers est encore infini quant à la quantité des corps et à l'étendue du vide. Car, si le vide était infini et le nombre des corps fini, ceux-ci ne resteraient nulle part, mais seraient transportés et dispersés à travers le vide infini, puisqu'ils n'auraient pas de points d'appui et ne seraient pas arrêtés par les chocs. Si, d'autre part, le vide était limité, il n'y aurait pas de place pour contenir les corps en nombre infini.

En outre, les corps indivisibles et compacts, dont les composés sont formés et en lesquels ils se résolvent, sont d'une variété de formes indéfinie. Il ne pourrait pas, en effet, résulter tant de variétés des mêmes formes en nombre limité. Chaque forme est représentée par un nombre infini d'atomes ; quant à la diversité des formes, leur nombre n'est pas absolument infini, mais seulement indéfini, à moins qu'on ne s'avise de regarder aussi les grandeurs des atomes comme pouvant s'étendre à l'infini.

Les atomes se meuvent continuellement de toute éternité, et les uns en s'entrechoquant s'écartent loin les uns des autres, les autres, en revanche, entrent en vibration aussitôt qu'il leur arrive d'être liés par l'entrelacement ou quand ils sont enveloppés par les atomes propres à s'entrelacer. Car il est dans la nature du vide de séparer les atomes les uns des autres, puisqu'il ne peut pas leur fournir un support ; et la dureté inhérente aux atomes produit le rebondissement après le choc, dans la mesure où l'entrelacement leur permet de revenir après le choc à l'état antérieur. Il n'y a pas de commencement à ces processus, étant donné que les atomes et le vide existent de toute éternité. "

(Diogène Laërce, X, 35-83)

 

Les premiers principes de la physique sont établis de manière univoque, par NON-INFIRMATION, et sont absolument certains. Ils relèvent d'affirmations apodictiques, dont le contraire est impossible.

* Rien ne naît de rien, et rien ne va au néant.

* L'univers est composé de corps et de vide.

* Parmi les corps, les composés sont faits d'atomes, lesquels sont en nombre infini dans l'univers.

 

 A. Rien ne naît de rien, et rien ne retourne au néant:

 1. Rien ne naît de rien:

On peut l'établir par la réfutation du contraire: si des objets pouvaient naître de rien, alors il y aurait surgissement de ces objets sans aucune justification ou explication. N'importe quel objet pourrait naître n'importe où.

Or, nous ne voyons pas des objets apparaître n'importe où, et les choses ne surgissent que là où la matière qui peut les produire est présente. Par ailleurs, les objets ne naissent pas n'importe quand, mais suivant une genèse, laquelle est inscrite dans le temps et dans la durée: tout corps qui apparaît ne doit son existence qu'à l'agrégation d'atomes

Il existe donc bien des causes déterminées, mêmes si elles sont impossibles à connaître

C'est l'invisible, de nature matérielle, qui explique toujours le visible: nous pouvons le constater dans des expériences concrètes. Ainsi, par exemple, les odeurs sont transportées par le vent, et pourtant, nous ne voyons pas les éléments nécessairement matériels qui les composent et que le vent transporte

 2. Rien ne retourne au néant:

Si les choses pouvaient se mettre à disparaître sans laisser de traces et sans aucune explication, alors le monde serait partout très fragile et tout à fait incompréhensible. Dans les faits, la "disparition" des objets est due à une désagrégation et à une dispersion des petites particules qui les composent: rien ne disparaît véritablement et complètement.

Rien ne va au néant, parce que sinon toutes les choses de l'univers auraient très bien pu déjà disparaître: depuis l'éternité que le monde existe, la matière aurait déjà eu tout le temps de disparaître. La condition même de l'éternité de l'univers est que " rien ne se perd; rien ne se crée; mais tout se transforme ".

Les particules des êtres désagrégés vont ensuite alimenter d'autres êtres. Donc, sur fond de destruction du visible, il y a un invisible indestructible: au cours du temps, les éléments premiers, indestructibles et invisibles, ne changent pas.

 

 B. L'univers est composé de corps et de vide : (Il n'existe que du vide et des atomes en mouvement).

 1. Il y a du vide (§40).

C'est là une grande nouveauté d'Epicure, puisque presque tous les autres philosophes niaient l'existence du vide.

S'il n'y avait pas de vide, les corps n'auraient aucun endroit pour exister. Epicure en effet ne fait pas de différence entre le vide et l'espace. Il n'a pas la notion d'un espace abstrait et tridimensionnel. Pour lui, l'espace est un vide physique.

Le vide est nécessaire pour que le mouvement puisse exister : les corps se déplacent de l'endroit qu'ils occupent vers une place vide. S'il n'y avait pas de vide, si le monde était plein, l'univers serait par conséquent saturé de choses matérielles, tout serait bloqué et le mouvement ne serait pas possible.

Le vide existe nécessairement, car il est ce qui explique la différence de densité entre les Corps

Le vide existe, puisque l'on peut constater que certains corps sont poreux (passages invisibles et vides entre des éléments très proches les uns des autres).

 2. Il y a des atomes.

Les atomes sont des éléments matériels éternels, et sont indivisibles: il n'y a donc pas divisibilité à l'infini de la matière

Les atomes sont invisibles, ce qui implique que leurs formes ne sont pas en nombre infini, sinon il se pourrait faire qu'il existe des atomes visibles, ce qui n'est pas possible. Néanmoins, ils occupent une certaine surface et ont donc bien une grandeur. Il est même possible de distinguer, par la pensée, des éléments des atomes (comme des angles, par exemple), mais ces éléments ne sont en aucun cas physiquement séparables de l'atome : ils sont juste le "minimum pensable", c'est-à-dire qu'ils ne peuvent être pensés qu'associés les uns aux autres dans un atome. De plus, nous ne pensons nous même que grâce à des mouvements d'atomes, et ne pouvons donc pas concevoir quelque chose qui soit encore plus petit qu'un atome.

Les atomes ont également un poids, comme toute chose matérielle. Mais, hormis le poids, les qualités n'existent pas au niveau atomique, puisque les qualités sont des composés. Ainsi, l'atome, invisible, n'a ni couleur, ni odeur, ce qui signifie que la composition atomique permet de faire gagner des qualités nouvelles. C'est également ce qui nous permet de dire que l'âme, agrégat d'atomes, a des qualités que les atomes n'ont pas quand ils sont séparés.

A l'origine, les atomes sont en chute libre dans le vide: ils tombent tous vers le bas, tous à la même vitesse, car la seule chose qui puisse ralentir la chute est la résistance d'autres atomes se trouvant sur le même trajet.

La rencontre des atomes entre eux est rendue possible par un deuxième mouvement: c'est ce que Lucrèce appelle la déclinaison ou CLINAMEN, c'est à dire l'écart minimal qui permet à l'atome de dévier de sa trajectoire et ainsi de rencontrer d'autres atomes, formant ainsi des agrégats.

Le CLINAMEN définit les mouvements spontanés des êtres vivants, que l'âme met en mouvement. Il y a un mouvement matériel qui est le mouvement de la liberté spontanée, cause matérielle prenant la forme d'une certaine contre pesanteur, d'une force atomique spontanée expliquée par la déviation minima et, qui rend possible le mouvement des êtres animés.

Le CLINAMEN a donc un double fondement:

* Il est nécessaire à l'explication des êtres.
* Il permet d'expliquer la liberté de mouvement des êtres vivants.

L'on voit donc ici que la matière n'est pas déterminée entièrement à l'avance, et que le mouvement des corps est libre:

* Pas de nécessité absolue.
* Pas de destin.
* Pas d'organisation du monde par des dieux.
* Pas de finalisme.

Les corps s'organisent suivant les formes des atomes, et les atomes qui doivent pouvoir se combiner se combinent effectivement. Le processus d'agrégation se fait d'abord au niveau astronomique, puis au niveau des êtres vivants, mais jamais n'importe comment : n'importe quel atome ne peut pas se combiner avec n'importe quel autre, mais toujours en vertu de la compatibilité de leur forme respective

 

 C. L'univers est infini, même si notre monde est limité :

Notre monde s'est formé à un moment donné, et est éphémère et transitoire. Pour Epicure, le cosmos n'est pas unique et permanent: il est en libre devenir, sans ordre défini. Formé par le hasard des rencontres, il sera un jour détruit puis remplacé par un autre monde.

De plus, il existe une infinité de monde, de formes très diverses. Et il existe des mondes à toutes les étapes de leur genèse et de leur destruction en même temps.

Tout existe et son contraire: l'univers épicurien ne manque de rien et comprend tout ce qui est possible.

Entre les mondes, il existe du vide (inter mondes) qui échappe à la genèse et à la destruction. C'est là que vivent les Dieux.

    

 

 V. LA COMPOSITION ATOMIQUE DU MONDE ET DE L'ÂME :

 

 A. Les agrégats ou corps composés :

Les choses qui sont autour de nous sont toutes composées d'atomes: ainsi, les solides sont faits d'atomes rugueux, alors que les liquides sont composés d'atomes lisses. A l'intérieur des corps, il y a toujours des mouvements d'atomes, ce qui implique une essentielle instabilité derrière l'apparente stabilité. TOUT EST EN MOUVEMENT, et l'apparente stabilité est due au fait qu'à la suite de l'agrégation, les atomes voient leurs mouvements réciproques s'annuler les uns les autres.

Mais il n'en reste pas moins qu'il y a sans cesse des départs de couches d'atomes ou simulacres pertes compensées par l'assimilation d'autres atomes extérieurs à l'objet. Grâce à cet équilibre des mouvements, il nous semble que la chose est stable, alors qu'en réalité les atomes qui la composent sont en mouvement à très grande vitesse.

La composition atomique des choses se fait par mélange d'atomes suivant leur forme, mais il faut noter qu'il n'existe pas un nombre infini de formes différentes des atomes. Sous cet angle, Epicure est plus proche de l'atomisme contemporain que les autres théories physiques de son époque:

* Théorie des quatre éléments d'Empédocle (feu; air eau; terre): en réalité, ces quatre éléments sont déjà des éléments composés.

 

* Critique des homéomères d'Anaxagore:

Les homéomères sont les éléments de la même qualité que la chose composée. Ainsi, un os serait composé de plein de petits os de même nature! Il y aurait donc des qualités diverses irréductibles.

Au contraire, pour Epicure, c'est par composition des atomes, et uniquement ainsi, que l'on obtient les qualités, lesquelles n'existaient pas dans les atomes pris séparément les uns des autres: des qualités nouvelles (couleur, parfum, bruit) apparaissent donc avec les agrégats (Cf. aussi les sensations et l'âme, qui ne sont des qualités que des êtres composés).La théorie d'Anaxagore est fausse parce qu'elle ne permet pas de comprendre les processus d'accumulation ou de destruction: si les moutons mangent de l'herbe, c'est parce que, dirait-il, l'herbe a déjà en elle la qualité "chair de mouton"... !!!

La force de l'atomisme épicurien parait donc tenir au moins en partie dans sa souplesse: des atomes en nombre infini, mais en nombre de formes limité, qui produisent d'autres qualités par composition.

Ce qui caractérise la définition du corps composé, c'est donc une organisation des atomes dans l'espace. L'épicurisme se caractérise par conséquent également par un prima de l'espace sur le temps (l'espace est une chose concrète qui est le lieu où les atomes se trouvent), car c'est l'espace qui permet l'organisation des atomes, organisation qui évolue ensuite dans le temps. Le temps n'est que second, car il est "le temps que dure une disposition dans l'espace', et parce que cette durée varie d'une façon accidentelle.

LE TEMPS EST L'ACCIDENT DES ACCIDENTS : il est la caractéristique de l'indéterminé.

 

 B. La formation des mondes:

Le fait qu'il existe plusieurs mondes contredit toutes les philosophies qui précèdent Epicure.

Pour Epicure en effet, si ce monde est de dimension finie, et que, placés à la limite du monde, nous jetons une flèche en dehors de ce monde, alors ou bien elle s'arrête, ou bien elle continue son trajet. Si elle s'arrête, cela signifie qu'il existe autre chose en dehors de ce monde qui bloque son mouvement; et si elle n'est pas arrêtée, c'est qu'il existe quand même un espace hors de ce monde. Par conséquent, l'hypothèse d'un monde fini ne peut pas être contredite. Mais il faut ajouter qu'il doit toujours y avoir de l'espace, et donc que les mondes sont en nombre infini : INFINITE DE L'ESPACE, ET INFINITE DU NOMBRE DE MONDES.

Dans de telles conditions, il est évident que la notion même de monde (cosmos) ne peut plus avoir le même sens que chez Platon ou Aristote. Car chez Epicure, le cosmos a perdu sa signification: il n'y a pas d'ordre dans le monde; il n'est pas organisé par un dieu qui prévoit tout. Le monde est laissé au hasard du CLINAMEN.

On peut donc dire que la définition du monde engage celle de l'univers, du Tout, qui est le référent ultime: les mondes étant en nombre infini, tout existe.

Mais il vaut quand même la peine de s'interroger sur les 'météores', suivant la méthode des explication multiples: plusieurs explications sont possibles, pourvue qu'elles soient de type atomiste, et il n'est pas très important de savoir précisément laquelle est la bonne.

En résumé, nous voyons qu'il n'y a donc pas de destin, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de déterminisme, au contraire de ce que pouvaient penser les stoïciens pour qui le monde était entièrement déterminé par un dieu de manière finaliste.

Le monde s'est formé par hasard et n'est pas l'oeuvre d'un artisan.

Pour que la vie apparaisse sur la terre, il a suffit que certains atomes se rencontrent, et les espèces sont rendues possibles par la forme même des atomes: il y a des REGLES DE COMBINAISON qui expliquent la stabilité des espèces

 

 C. L'âme:

L'âme est un corps, puisque tout ce qui existe est nécessairement corporel, et qui plus est un corps mortel. Sa sensibilité n'est due qu'à une certaine composition atomique. Une fois constituée, l'âme consiste en un ensemble d'atomes répartis en quatre éléments:

* L'âme est un SOUFFLE: Cf. la respiration qui marque sa présence.
* L'âme est un FEU: ce qui est vivant est chaud, et l'assimilation de la nourriture se fait par combustion.
* L'âme contient de L'AIR: elle est en effet capable de faire échapper le corps humain de la pesanteur, et ainsi le mettre en mouvement.
* ELEMENT SANS NOM: élément très petit qui assure la diffusion de l'âme dans le corps tout entier, et qui assure également la transmission des informations.

La pensée est donc elle aussi une réalité matérielle qui doit se comprendre sur le modèle du toucher, même si elle est capable de se représenter une chose en son absence, et s'effectue dans le cadre de la réalité atomique de l'âme, dont les atomes, très petits, se meuvent à une très grande vitesse, et font que la pensée est à la fois rapide et faillible.

Il faut noter que l'âme est nécessairement mortelle: même si sa composition est légère, son unité ne vient que de l'unité du corps. L'âme ne peut pas survivre au corps, et ne peut pas en être séparée.

Avec le quatrième élément (élément sans nom), l'âme se trouve diffusée dans l'ensemble du corps, si bien que lorsque le corps se désagrège, elle se désagrège avec lui.

Il faut donc dire que "seule la mort est immortelle": notre vie est courte, ce qui peut provoquer en nous une certaine inquiétude, une certaine angoisse. C'est pourquoi il nous faut absolument profiter de la vie qui est brève, ne pas perdre notre temps, et nous tourner immédiatement vers pesanteur, qui veut nous montrer comment vivre heureux, tout en sachant que nous sommes mortels et que notre essence est purement matérielle.

    

 

 VI. L'ETHIQUE.

 A. L'Ethique: aboutissement de toute philosophie:

Pour Aristote, la philosophie est à elle-même sa propre fin. Pour Epicure au contraire, la philosophie est soumise à une fin autre qu'elle même: l'Ethique.

Dans le Livre A de la Métaphysique, Aristote montre que le but de la philosophie est le savoir, qui est le bonheur suprême, puisqu'il permet, par la théorie qui nous fait contempler les principes de la science, d'atteindre la vertu.

Selon Epicure, la philosophie est une méthode qui est au service d'une vie pratique, concrète. La philosophie est comme la science du pilote du navire, qui n'est qu'un moyen pour mener le navire à bon port.

 

 B. La fin ultime est le bonheur.

Cette finalité accordée à la vie fait qu'Epicure se distingue là encore des stoïciens qui considéraient que la finalité se trouvait non dans le bonheur, mais dans la vertu d'une vie conforme à la nature

L'idée de vertu du stoïcisme tient au fait que le monde est organisé par un dieu, et que chacun a un rôle qui lui a été assigné par la divinité. Le monde serait comme une pièce de théâtre où il dépend de nous de bien jouer le rôle qui nous a été attribué. La vertu est donc une acceptation de la limitation et de la fatalité de la destinée, acceptation accompagnée de sérénité, de tranquillité d'esprit, et de conformité aux principes de la morale voulue par les dieux. La vertu est une manière de se conformer au regard d'un dieu qui est extérieur à nous.

C'est pourquoi l'épicurisme, qui n'accepte pas l'idée que notre vie serait écrite d'avance, et donc que nous aurions un rôle défini à jouer, refuse catégoriquement un tel système: nous sommes les propres maîtres de notre moralité. Il n'existe pas de vertu qui serait une soumission à un ordre extérieur; il n'y a qu'un ordre qui peut diriger l'éthique, et c'est celui de la constitution matérielle de notre corps.

Le but véritable de la vie est LE BONHEUR, ce que disait déjà Aristote, même si pour lui le bonheur était une activité de l'âme conforme à la vertu, un travail. Pour Epicure, LE BONHEUR SE TROUVE DANS LE PLAISIR QUI NOUS REND SATISFAITS. Cf. "Je crache sur toute vertu qui ne procure aucun plaisir": l'activité de l'esprit en tant que telle n'est pas une fin en soi.

La véritable fin de la philosophie est donc le bonheur, et la philosophie joue seulement un rôle négatif puisqu'elle est en fait une simple médecine de l'âme. Elle est utile, et c'est tout.

 

 C. La philosophie est une médecine de l'âme.

Tout discours de philosophie qui ne servirait pas à nous soulager ne serait qu'un discours vide et inutile, car la philosophie n'a de sens que si elle permet de transformer l'âme pour que nous puissions enfin atteindre le bonheur.

La "maladie de l'âme", qui consiste principalement à être prisonnier des superstitions, explique que les gens soient malheureux, et en ce sens, les maladies qui touchent l'âme sont les plus répandues de toutes les maladies. Seuls les dieux ne sont pas malades, et n'ont donc pas besoin de philosopher pour atteindre le bonheur.

La philosophie concerne donc tout le monde, et il n'est jamais trop tard pour se livrer à la philosophie, puisqu'il n'est jamais trop tard pour être heureux.

Par ailleurs, la maladie de l'âme est finalement qu'un pur " rien ": la superstition est une opinion vaine, vide, parce qu'il n'y a pas d'explication du mécanisme de formation de cette illusion. Plus encore, Epicure va jusqu'à refuser toute réalité matérielle à l'illusion superstitieuse, et il ne peut y avoir aucun véritable attachement à l'illusion puisque celle-ci n'est rien.

Il n'y a pas de justification du mécanisme de l'illusion: la superstition n'est rien car elle n'est justifiée par rien et est incompréhensible. C'est pourquoi la philosophie peut guérir immédiatement et sans douleur, par le seul énoncé d'une maxime fondamentale ou du tétrapharmakon ( ), qui donne un accès immédiat au bonheur:

Les dieux ne sont pas à craindre.

La mort n'est pas à craindre.

On peut supprimer la douleur.

On peut atteindre le bonheur.

Une fois ces vérités connues, nous sommes délivrés des angoisses qui nous empêchaient d'être heureux. Il suffit en fait de se persuader de la vérité du tétrapharmakon pour vivre dans la sérénité et la tranquillité de l'âme.

    

 

 

 VII. LE TETRAPHARMAKON.

 A. LES DIEUX NE SONT PAS A CRAINDRE:

§ 123 et 124 de la Lettre à Ménécée :

" Ces conceptions, dont je t'ai constamment entretenu, garde-les en tête. Ne les perds pas de vue quand tu agis, en connaissant clairement qu'elles sont les principes de base du bien vivre. D'abord, tenant le dieu pour un vivant immortel et bienheureux, selon la notion du dieu communément pressentie, ne lui attribue rien d'étranger à son immortalité ni rien d'incompatible avec sa béatitude. Crédite-le, en revanche, de tout ce qui est susceptible de lui conserver, avec l'immortalité, cette béatitude. Car les dieux existent : évidente est la connaissance que nous avons d'eux.

Mais tels que la foule les imagine communément, ils n'existent pas : les gens ne prennent pas garde à la cohérence de ce qu'ils imaginent. N'est pas impie qui refuse des dieux populaires, mais qui, sur les dieux, projette les superstitions populaires. Les explications des gens à propos des dieux ne sont pas des notions établies à travers nos sens, mais des suppositions sans fondement. A cause de quoi les dieux nous envoient les plus grands malheurs, et faveurs : n'ayant affaire en permanence qu'à leurs propres vertus, ils font bonne figure à qui leur ressemble, et ne se sentent aucunement concernés par tout ce qui n'est pas comme eux."

 

1. Il existe une superstition très pesante constituée par la religion et dénoncée par Epicure, ainsi qu'il nous est dit dans le Chant 1 du poème de Lucrèce " De la nature ", chant où nous est livré un tableau accablant de cette superstition:

 

Longtemps dans la poussière, écrasée, asservie,

Sous la religion l'on vit ramper la vie;

Horrible, secouant sa tête dans les cieux,

Planait sur les mortels l'épouvantail des dieux

Un Grec, un homme vint, le premier dont l'audace

Ait regardé cette ombre et l'ait bravée en face;

Le prestige des dieux, les foudres, le fracas

Des menaces d'en haut ne l'ébranlèrent pas.

L'obstacle exaspéra l'ardeur de son génie.

Fier de forcer l'accès de la sphère infinie,

Des portes du mystère il perça l'épaisseur,

Et, dépassant de loin par un élan vainqueur

Les murailles de flamme et les voûtes d'étoiles,

Sa pensée embrassa l'immensité sans voiles.

De son hardi voyage il nous a rapporté

La mesure et la loi de la fécondité,

Et quel cercle émané de leur intime essence

Des êtres à jamais circonscrit la puissance.

Il pose sur l'erreur son pied victorieux ;

La religion croule et nous égale aux dieux.

Vers 62 à 79.

La religion est ici présentée comme étant semblable aux monstres de la mythologie, et est surtout vue à travers le sacrifice d'Iphigénie, fille d'Agamemnon, et qui fut le symbole de la dégradation de la vie humaine, ainsi que de l'horreur absurde inspirée par la religion en place. Celle-ci aurait fait le malheur des hommes, en les soumettant à la souffrance, et en les faisant s'entre-tuer.

Dans ces conditions, il faut dire que la religion en place, celle de la mythologie, qui présentait des dieux exigeants, et qu'Epicure qualifie d'impie, ne peut être que diffamatoire par rapport aux dieux tels qu'ils sont véritablement, et la piété les concernant une fausse piété:

 

" La piété, ce n'est pas se montrer souvent voilé

et, tourné vers une pierre, s'approcher de tous les autels,

ni se prosterner à terre, tendre ses mains ouvertes

devant les temples des dieux, inonder leurs autels

du sang des quadrupèdes, aux vœux enchaîner les vœux,

la piété, c'est tout regarder l'esprit tranquille. "

Vers 1198 à 1202

Dans la mythologie, les dieux sont représentés comme ayant tous les défauts des hommes. Or, ceci est contradictoire avec le nom même de dieu:

" L'être bienheureux et immortel est libre de soucis et n'en cause pas à autrui, de sorte qu'il ne manifeste ni colère ni bienveillance : tout cela est le propre de la faiblesse. " Maximes fondamentales ; I.

Non seulement donc, la superstition populaire est fausse, mais encore la théologie plus savante (Platon / Aristote), qui considère que les astres sont des êtres supérieurs aux hommes aussi bien en intelligence qu'en mouvement. Il est en effet évident que cette théologie astrale doit être rejetée, et ce en vertu même des principes de la physique qui montrent qu'il n'existe aucun esprit supérieur qui mettrait les astres en mouvement suivant sa volonté:

" En ce qui concerne les corps célestes, il ne faut pas croire que leurs mouvements, leurs changements de direction, leurs éclipses, leurs levers et leurs couchers, et tous les autres phénomènes du même genre, soient dus à l'action d'un être qui les règle, ou qui les a réglés, et qui jouirait en même temps de la félicité absolue et de l'immortalité. Car les occupations et les soucis, les colères et les faveurs ne s'accordent pas avec la félicité, mais sont liés à la faiblesse, à la peur et à l'état de dépendance de nos semblables. Il ne faut pas croire non plus que les corps célestes, formés de feu conglobé, soient en possession de la félicité et qu'ils exécutent tous ces mouvements en vertu de leur volonté propre. " Lettre à Hérodote §76-77.

En réalité, les astres ne nous sont pas parfaitement connus ni même connaissables, et nous ne pouvons en donner que des explications multiples. En revanche, et ce point est tout à fait certain pour Epicure, leur explication doit être de type atomiste, et non pas théologique.

Il ne faut donc pas faire d'anthropomorphisme, et il faut surtout éviter de croire que les dieux dirigent le cours du monde, ce qui ne nous laisserait aucune liberté. Le déterminisme religieux s'oppose en effet à la liberté épicurienne qui trouve son origine dans le hasard.

La physique doit par conséquent nous délivrer de toute angoisse concernant les mythes, et c'est le sens des maximes suivantes:

" Celui qui ne connaît pas à fond la nature de l'univers mais se contente de conjectures mythologiques, ne pourra pas se délivrer de la crainte qu'il éprouve au sujet des choses les plus importantes, de sorte que, sans l'étude de la nature, il n'est pas possible d'avoir des plaisirs purs " Maximes fondamentales ; XII.

" Il ne sert à rien d'acquérir la sécurité vis-à-vis des hommes si les choses qui se passent au-dessus de nous, celles qui se trouvent sous terre et celles qui sont répandues dans l'univers infini, nous inspirent de la crainte " Maximes fondamentales VIII.

 

2. La nature des dieux:

Les dieux existent (nous pouvons en être certains puisque nous en avons la vision durant notre sommeil, et que toute sensation est vraie), mais ils ne s'occupent pas des hommes.

Pendant le sommeil, alors que notre organisation matérielle est différente, les hommes peuvent recevoir des images des dieux, lesquels, s'ils ont une forme humaine, n'en sont pas moins immortels et bienheureux.

* Les dieux sont immortels:

Ayant une forme humaine, ils sont évidemment vivants. Mais ils sont immortels, et non pas éternels: ce qui est éternel en effet est co-présent à chaque instant, c'est-à-dire que chaque moment du présent récapitule le passé et anticipe l'avenir. Le concept d'éternité ne sera introduit qu'avec le christianisme pour qui tout le passé et tout l'avenir sont compris dans le présent de Dieu, dans l'instant.

Bien qu'ayant une vie humaine, cette vie des dieux ne se dégrade cependant jamais, ce qui est rendu possible sur le plan matériel par le fait qu'ils vivent dans des inter mondes où ils ont la possibilité de regagner toujours autant d'atomes qu'ils en perdent pour émettre des simulacres.

* Les dieux sont bienheureux:

Les dieux vivent dans l'absence totale de soucis, d'inquiétude, c'est-à-dire dans un état parfait d'ATARAXIE (absence de troubles), dans une sérénité la plus totale. Or, le bonheur qui caractérise l'état dans lequel ils vivent est le vrai bonheur en ce qu'il se présente bien plutôt comme une délivrance, une absence de soucis, que comme une accumulation de plaisirs.

Les dieux peuvent donc servir sur ce point de modèles où de références pour le sage, tout comme le sage peut servir de modèle pour les hommes. Il ne s'agit pas là d'une finalité, mais d'un rôle que nous, hommes, devons leur accorder.

La figure du sage, c'est Epicure lui-même, lui qui vit "comme un dieu parmi les hommes". Il est donc possible, du moins dans une certaine mesure, c'est à dire non pas sur le plan physique (immortalité), mais sur le plan moral ou pratique (ataraxie), de s'identifier aux dieux, et ce en suivant le TETRAPHARMAKON.

En fait, les dieux constituent le modèle d'un bonheur accessible aux hommes.

 

 B. LA MORT N'EST RIEN POUR NOUS:

§ 125-126-127 de la Lettre à Ménécée

"Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l'éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre. Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu'il souffrira en mourant, mais parce qu'il souffre à l'idée qu'elle approche. Ce dont l'existence ne gêne point, c'est vraiment pour rien qu'on souffre de l'attendre !

Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n'est pas là, et quand la mort est là, c'est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n'est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grand des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie. Le philosophe, lui, ne craint pas le fait de n'être pas en vie : vivre ne lui convulse pas l'estomac, sans qu'il estime être mauvais de ne pas vivre. De même qu'il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse, ainsi n'est-ce point le temps le plus long, mais le plus fruité qu'il butine ? Celui qui incite d'un côté le jeune à bien vivre, de l'autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l'agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice.. Plus stupide encore celui qui dit beau de n'être pas né, ou sitôt né, de franchir les portes de l'Hadès. S'il est persuadé de ce qu'il dit, que ne quitte-t-il la vie sur-le-champ ? Il en a l'immédiate possibilité, pour peu qu'il le veuille vraiment. S'il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée. Souvenons-nous d'ailleurs que l'avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l'attendre comme devant exister, et de n'en point désespérer comme devant certainement ne pas exister."

* La crainte de la mort:

1. Crainte de la douleur au moment du passage de la vie à la mort.
2. Crainte à l'idée de la décomposition de notre corps.
3. Crainte de ne pas avoir une sépulture religieuse.
4. Crainte d'un jugement ou d'un condamnation dans l'au-delà (Cf. Mythe d'Er chez Platon)
5. Attachement pour une vie que l'on regrette de quitter (considération de la mort comme d'une limitation de la vie, conduisant au regret de ne pas être immortel).

* Réponse d'Epicure:

1. La douleur physique est facile à supporter parce qu'elle n'est pas extensible à l'infini et, en ce sens, nous ne pouvons souffrir que dans certaines limites (ainsi, si la douleur se fait trop violente, nous nous évanouissons, ou nous mourons: notre organisation corporelle elle-même limite nos souffrances).
2. Ce qui est dissout ne peut pas avoir de sensibilité, et ce qui n'a pas de sensibilité n'est rien pour nous. Ainsi, la crainte de la décomposition est une pure fiction, car nous ne serons jamais en train de voir notre corps se décomposer.
3. 4. Les dieux ne s'occupent pas des hommes, et l'âme humaine ne survit pas à la mort. Il n'y a donc pas de vie après la mort, puisque notre âme se dissout avec le corps, n'étant finalement qu'une organisation corporelle particulière, un agrégat spécifique d'atomes, doté de qualités nouvelles n'existant pas en les atomes pris individuellement. L'âme ne peut pas subsister sans le corps car elle est dissoute, ou plutôt répartie dans celui-ci.

5. Le regret de mourir est ce qui semble poser le plus de problèmes, et c'est pourquoi Epicure s'y attache plus particulièrement. L'on peut regretter de mourir pour plusieurs raisons:

 

* On a l'impression que ce serait mieux de vivre plus longtemps. Or, pour Epicure, le bonheur n'est pas à mesurer dans la quantité, mais dans la qualité: la longueur de la vie ne change rien au bonheur.
" Le temps infini contient la même somme de plaisir que le temps fini, si seulement on en mesure les bornes par la raison " Maximes fondamentales ; XIX.
Le plaisir en effet peut être rapporté à la satisfaction de chaque instant. Donc, on est aussi heureux pendant une heure de sérénité que pendant un temps infini. L'on ne peut pas additionner et stocker le bonheur: celui-ci en effet ne peut pas servir de base pour un bonheur encore plus grand.
Par ailleurs, si le bonheur était additionnable, l'on n'en serait jamais rassasié. Or, il est clair qu'il est possible d'atteindre le bonheur, la tranquillité. Le bonheur doit donc toujours être vécu dans l'instant, dans l'immédiateté, et il ne peut pas augmenter, mais seulement varier

" Le plaisir dans la chair ne peut s'accroître une fois que la douleur causée par le besoin est supprimée ; il peut seulement se diversifier. Et la limite du plaisir de l'esprit vient de l'investigation de ces choses et de celles de même nature qui lui ont causé les plus grandes inquiétudes " Maximes fondamentales ; XVIII.

 

* On peut regretter qu'un tel état de chose (le bonheur dans l'instant) s'arrête, regretter qu'il y ait une fin à la vie heureuse.
En fait, la fin de la vie ne fait déjà plus partie de la vie; la mort n'est absolument rien pour nous car nous ne sommes jamais en sa présence. Nous ne sommes présents que pour la vie: il y a exclusion mutuelle de la vie et de la mort. Nous n'avons d'affections que pour la vie, et nous ne sommes déjà plus là quand la mort survient. Celui qui craint l'arrivée de la mort craint donc pour rien car la mort n'est aucunement significative pour celui qui vit: la sagesse est une méditation de la vie et non pas une méditation de la mort.
Aucune angoisse n'est donc justifiée au sujet de la mort, car celle ci n'est pas un véritable enjeu. Le seul enjeu possible est celui de la vie, et il s'agit de vivre heureux.
On ne rencontrera jamais la mort.
La crainte de la mort n'a pas d'objet.

 

 C. ON PEUT ATTEINDRE LE BONHEUR:

§ 128-129-130-131-132 de la Lettre à Ménécée :

" Il est également à considérer que certains d'entre les désirs sont naturels, d'autres vains, et si certains des désirs naturels sont contraignants, d'autres ne sont... que naturels. Parmi les désirs contraignants, certains sont nécessaires au bonheur, d'autres à la tranquillité durable du corps, d'autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et rejet à la santé du corps et à la sérénité de l'âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse. C'est sous son influence que nous faisons toute chose, dans la perspective d'éviter la souffrance et l'angoisse. Quand une bonne fois cette influence a établi sur nous son empire, toute tempête de l'âme se dissipe, le vivant n'ayant plus à courir comme après l'objet d'un manque, ni à rechercher cet autre par quoi le bien, de l'âme et du corps serait comblé. C'est alors que nous avons besoin de plaisir : quand le plaisir nous torture par sa non présence. Autrement, nous ne sommes plus sous la dépendance du plaisir. Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. C'est lui que nous avons reconnu comme bien premier, né avec la vie. C'est de lui que nous recevons le signal de tout choix et rejet. C'est à lui que nous aboutissons comme règle, en jugeant tout bien d'après son impact sur notre sensibilité. Justement parce qu'il est le bien premier et né avec notre nature, nous ne bondissons pas sur n'importe quel plaisir : il existe beaucoup de plaisirs auxquels nous ne nous arrêtons pas, lorsqu'ils impliquent pour nous une avalanche de difficultés. Nous considérons bien des douleurs comme préférables à des plaisirs, dès lors qu'un plaisir pour nous plus grand doit suivre des souffrances longtemps endurées. Ainsi tout plaisir, par nature, a le bien pour intime parent, sans pour autant devoir être cueilli. Symétriquement, toute espèce de douleur est un mal, sans que toutes les douleurs soient à fuir obligatoirement.

C'est à travers la confrontation et l'analyse des avantages et désavantages qu'il convient de se décider à ce propos. Provisoirement, nous réagissons au bien selon les cas comme à un mal, ou inversement au mal comme à un bien.

Ainsi, nous considérons l'autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la profusion ferait défaut, nous satisfasse. Car nous sommes intimement convaincus qu'on trouve d'autant plus d'agréments à l'abondance qu'on y est moins attaché, et que si tout ce qui est naturel est plutôt facile à se procurer, ne l'est pas tout ce qui est vain. Les nourritures savoureusement simples vous régalent aussi bien qu'un ordinaire fastueux, sitôt éradiquée toute la douleur du manque : galette d'orge et eau dispensent un plaisir extrême, dès lors qu'en manque on les porte à sa bouche. L'accoutumance à des régimes simples et sans faste est un facteur de santé, pousse l'être humain au dynamisme dans les activités nécessaires à la vie, nous rend plus aptes à apprécier, à l'occasion, les repas luxueux et, face au sort, nous immunise contre l'inquiétude.

Quand nous parlons du plaisir comme d'un but essentiel, nous ne parlons pas des plaisirs du noceur irrécupérable ou de celui qui a la jouissance pour résidence permanente - comme se l'imaginent certaines personnes peu au courant et réticentes, ou victimes d'une fausse interprétation - mais d'en arriver au stade oµ l'on ne souffre pas du corps et ou l'on n'est pas perturbé de l'âme. Car ni les beuveries, ni les festins continuels, ni les jeunes garçons ou les femmes dont on jouit, ni la délectation des poissons et de tout ce que peut porter une table fastueuse ne sont à la source de la vie heureuse : c'est ce qui fait la différence avec le raisonnement sobre, lucide, recherchant minutieusement les motifs sur lesquels fonder tout choix et tout rejet, et chassant les croyances à la faveur desquelles la plus grande confusion s'empare de l'âme. "

 

* L'EUDAIMONIA ou Bonheur.

Les philosophes de la Grèce antique affirmaient presque toujours que la sagesse amenait le bonheur, constituant par là un trait commun à la plupart des philosophies. Ainsi:

Platon: celui qui subit l'injustice est plus heureux que celui qui la commet: le respecte du bien et de ce qui est bien amène le bonheur.

Aristote: il y a un accord du bonheur et de la vertu. Aussi, celui qui ne prend pas plaisir à être vertueux n'est pas vraiment vertueux. Le bonheur est une activité de l'âme en accord avec la vertu (Cf. Ethique à Nicomaque).

Les Stoïciens: Le bonheur s'accorde avec la vertu. Une action vertueuse, c'est-à-dire conforme à l'ordre de la nature, apporte la réussite et la satisfaction.

L'on voit donc que toute la philosophie grecque fait aboutir l'éthique dans le bonheur, à la différence, notamment, de Kant qui, à son époque, insistera sur la différence radicale entre le bonheur et la vertu, puisque, pour lui, être véritablement moral, c'est être vertueux, mais qu'être vertueux peu aussi parfois rendre malheureux. Pour Kant, on peut tout à fait être digne du bonheur, c'est-à-dire être moral, sans pour autant être heureux.

En fait, l'originalité d'Épicure vient sur ce point de ce que pour lui, le bonheur se trouve dans le plaisir, et non fondamentalement dans la vertu.

 

 1. Le Bonheur se trouve dans le Plaisir:

Selon Epicure, l'accès au bonheur est immédiat. Ceci doit s'entendre par référence au fait que dans sa philosophie, la sensation est toujours vraie, ce qui permet une évidence immédiate du plaisir. Dans la mesure où, ayant pris fait de la sensation, tout le monde recherche le plaisir et fuit la douleur, il s'ensuit que le bien est évidemment ce qui fait plaisir.

Et c'est cela que Lucrèce représente au début de " De natura rerum ", sous la figure de Vénus: le seul bien véritable est la loi de Vénus, c'est-à-dire la recherche des plaisirs, lesquels nous sont indiqués par la nature elle-même, et sont disponibles, faciles à atteindre.

 

 2. Le Plaisir disponible:

Il nous faut nous tourner vers les plaisirs accessibles, plaisirs que la nature peut nous fournir aisément. Une telle conception du plaisir pourrait, semble-t-il nous autoriser à parler d'un certain finalisme dans la philosophie d'Epicure, si nous ne savions déjà qu'Epicure refuse tout finalisme. Peut-être vaudrait-il mieux ici parler d'un " état de chose ": Il y a en effet un certain équilibre entre ce que la nature nous fournit facilement, et ce qui nous est nécessaire pour atteindre le bonheur. Car l'essentiel est ici de voir que le bonheur dans le plaisir est saisi dans un PLAISIR LIMITE: le " plaisir heureux " est toujours un plaisir fini, le meilleur exemple en étant le fait que nous n'avons pas besoin de manger à l'infini pour être véritablement satisfaits. Il faut admettre une FINITUDE DES PLAISIRS.

Plus encore, il faut dire que le bonheur se trouve dans une limitation consciente et volontaire des désirs: il faut limiter nos désirs pour ne garder que ceux que nous pourrons satisfaire facilement. Dans cette optique, combattre les illusions, et donc combattre les superstitions, peut nous permettre de retrouver une limitation de nos désirs afin de ne garder que ceux qui sont véritablement naturels.

* Ceux qui ont des désirs infinis, interminables, sont des hommes malheureux.
* L'homme heureux est celui qui se satisfait des plaisirs limités offerts par la nature.

Sur ce point nous pouvons également nous référer à la Maxime XV : " La richesse qui est conforme à la nature a des bornes et est facile à acquérir, mais celle qui est imaginée par les vaines opinions est sans limites ".

Si nous voulons être heureux, il nous faut ne chercher à acquérir que ce qui est nécessaire pour satisfaire nos désirs naturels. D'où une exigence d'autolimitation de nos désirs, autolimitation qui doit nous conduire à nous satisfaire de peu. En ce sens, le modèle de la douleur devient l'insatisfaction liée à des désirs insatiables.

Le malheur consiste a ne pas pouvoir vivre dans le présent, mais à attendre toujours un futur hypothétique dans lequel nous serons heureux: la douleur, la souffrance, naissent du désir insatisfait (ce qui est le cas dans la soif).

Il faut donc avouer que le désir est fondamentalement l'inverse du plaisir, et que ce qui est agréable n'est en aucun cas le désir, mais bien plutôt la suppression du désir, l'accès à un état de " complétude ".

 

 3. La classification des Désirs:

§ 127 de la Lettre à Ménécée : " Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même ".

Maxime XXIX : " Parmi les désirs, il y en a qui sont naturels et nécessaires, d'autres qui sont naturels mais non nécessaires d'autres enfin qui ne sont ni naturels, ni nécessaires, mais des produits d'une vaine opinion ".

Il ressort de tout ce que nous venons de voir qu'il faut limiter le nombre de nos désirs à ceux que nous pouvons satisfaire. Et c'est le sens de la classification opérée par Epicure:

* Les désirs naturels et nécessaires qu'il faut satisfaire:
Ces désirs sont ceux qui sont indispensables à la conservation de la vie, et englobent donc des désirs tels que ceux de la FAM et de la SOIF, qui ont un aspect purement physiologique. Mais il faut aussi y rajouter un certain nombre d'autres désirs tout aussi nécessaires à la conservation de la vie, tels que le désir d'être à l'abris du froid, mais aussi d'être en sécurité, d'atteindre la tranquillité de l'esprit, ce qui peut être rendu possible par les groupements humains qui organisent le droit, produisent la philosophie (ce sont en fait des désirs nécessaires et naturels liés à un contexte social: Cf. l'amitié).

Nous voyons que tous ces désirs sont limités

* Les désirs Naturels et Non Nécessaires:
Entrent dans cette rubrique les désirs qui, s'ils ne sont pas indispensables pour l'obtention du bonheur, ne constituent cependant pas un obstacle pour celui-ci. Par ailleurs, il faut noter que ces désirs tombent eux aussi sous le coup de la limitation:
· Désir sexuel.

· Désirs artistiques ou esthétiques (ceux-ci figurent plutôt chez Lucrèce que chez Epicure, dont nous pouvons dire qu'il était plus stricte dans sa classification): la poésie et l'art peuvent être agréables si le désir qu'ils engendrent est limité et ne mène pas à l'excès.

* Les désirs Non Naturels et Non Nécessaires :
Ce sont ces désirs qui s'opposent au bonheur, car ils sont le plus souvent illimités: désirer quelque chose que nous n'aurons jamais peut expliquer que nous soyons malheureux.
Ces désirs peuvent prendre la forme d'une perversion des premiers et des seconds désirs. La recherche, par exemple, d'une nourriture toujours plus raffinée, de vêtements toujours plus précieux, de maisons luxueuses au maximum, ..., sont des désirs de cette sorte. Dans ces cas, nous constatons une transformation de la finitude de nos désirs naturels et nécessaires.

De cette classification, il semble finalement ressortir que la satisfaction véritable ne dépend pas de l'objet de notre désir en lui-même, mais bien plutôt de l'attitude que nous adoptons face à nos différents désirs.

Nous voyons également que nous pouvons rendre nos désirs naturels illimités, comme c'est le cas par exemple lorsque nous tombons amoureux. Le sentiment amoureux en effet, est condamnable en ce qu'il nous rend malheureux en nous faisant désirer une unification impossible de deux individus séparés (Cf. Platon ; Phèdre : les amoureux ne voient que l'objet de leur amour et finissent par s'isoler, au contraire de ce qui se produit dans l'amitié, qui est toujours une ouverture sur le monde).

 

 4. La nature du plaisir:

Ce n'est pas, nous l'avons vu, le désir en lui-même qui a de la valeur, mais sa suppression, puisque le plaisir consiste justement en la suppression de la souffrance causée par le désir.

Epicure insiste sur la finitude du plaisir naturel, et s'oppose donc sur ce point au " plaisir en mouvement ", tel qu'il est présenté par l'école hédoniste des Cyrénaïques. Pour ces derniers en effet, l'intensité du plaisir peut être plus ou moins grande, peut augmenter ou diminuer. Loin de nier l'existence de ces plaisirs en mouvement, Epicure les considère cependant comme insuffisants.

Ainsi, dans le cas des plaisirs corporels ou dans le cas des plaisirs de l'âme, il peut bien y avoir une augmentation des plaisirs: plus on a soif, plus le plaisir éprouvé en buvant est grand. Mais ces plaisirs sont insuffisants en ce qu'ils sont provoqués par des circonstances particulières que nous ne maîtrisons pas: nous attendons l'occasion d'un plaisir plus grand, et ce plaisir est forcément éphémère et incertain.

Par ailleurs, une telle théorie (celle des plaisirs en mouvement), laisse croire que nous pouvons accumuler les plaisirs puisque le bonheur s'atteint dans l'absence de désirs. Pour Epicure, le plaisir est CATASTEMATIQUE, c'est-à-dire CONSTITUTIF, et non pas en mouvement: quand tout va bien, il n'y a pas besoin d'un plaisir plus grand.

Le PLAISIR CATASTEMATIQUE est un plaisir stable du point de vue de l'intensité: il trouve son intensité maximale au moment même où il commence. Car, dès que la douleur causée par le désir est supprimée, nous atteignons la sérénité.

LA NEUTRALITE DE L'ABSENCE DE DOULEUR EST LE MAXIMUM DU PLAISIR CONSTITUTIF OU CATASTEMATIQUE.

Pour résumer, nous pouvons dire que le bonheur et le plaisir consistent donc dans une absence de manque, une tranquillité, une sérénité, qui ne cherchent pas à s'accroître, et qui sont toujours complètes.

Au niveau du corps cet état est appelé APONIA.

Au niveau de l'âme cet état est appelé ATARAXIE.

Ils représentent la conquête d'un équilibre qui n'a besoin de rien d'autre.

Seul ce plaisir catastématique peut être facilement atteint

L'Epicurisme, un peu comme le stoïcisme, préfère une limitation des désirs conforme à la nature: la seule activité du sage est donc de viser les plaisirs naturels constitutifs, lesquels ne sont pas aléatoires car ils concernent ce qui sera toujours disponible dans la nature.

Cf. Sentence vaticane 47 : " J'ai prévenu tes coups, ô Destin, et barré toutes les voies par lesquelles tu pouvais m'atteindre. Nous ne nous laisserons vaincre ni par toi ni par aucune autre circonstance fâcheuse. Et lorsque la nécessité nous fera partir, nous cracherons copieusement sur la vie et sur tous ceux qui s'accrochent vainement à elle, en entonnant le beau chant: Oh! que noblement nous avons vécu! ".

Il convient cependant d'ajouter ici qu'un calcul des plaisir est nécessaire, afin de saisir les conséquences des plaisirs immédiats. Cette recherche ou ce calcul engage la sagesse même, la prudence, la vertu: c'est l'âme qui est mise au service des plaisirs et non l'inverse:

Cf. Maxime VIII : " Aucun plaisir n'est en soi un mal, mais certaines choses capables d'engendrer des plaisirs apportent avec elles plus de maux que de plaisirs ".

Parce que c'est la sagesse qui détermine le choix des plaisirs, celle-ci est toujours accompagnée de plaisir. En fait, la sagesse, consiste ici en une prudence lors du choix des plaisirs, en une capacité de discernement:

Cf. Maxime V : " Il n'est pas possible de vivre heureux sans être sage, honnête et juste, ni d'être sage honnête et juste sans être heureux. Celui qui est privé d'une de ces choses, comme, par exemple, de la sagesse, ne peut pas vivre heureux, même s'il est honnête et juste. "

 

 D. LA DOULEUR EST FACILE A SUPPORTER:

Cf. Maxime IV: " La douleur ne dure pas d'une façon continue dans la chair. Celle qui est extrême, dure très peu de temps, et celle qui surpasse à peine le plaisir corporel ne persiste pas longtemps. Quant aux maladies qui se prolongent, elles permettent à la chair d'éprouver plus de plaisir que de douleur ".

L'une des principales, si ce n'est la principale, solution pour supporter la douleur consiste en le souvenir des plaisirs passés. En effet, la pensée reste indépendante de la douleur physique, et peut donc faire appel aux souvenirs des plaisirs passés, ce qui suppose d'ailleurs que nous puissions orienter nos souvenirs pour ne garder que les bons.

Il y a une DOUCEUR DE LA NOSTALGIE.

 

 

 CONCLUSION SUR LE TETRAPHARMAKON:

Il est possible de dire que le tétrapharmakon aboutit à une doctrine médiane concernant la nécessité, la liberté et le hasard.

Cf. §134-135 de la Lettre à Ménécée :

" Et maintenant, y a t il quelqu'un que tu mettes au dessus du sages? Il s'est fait sur les dieux des opinions pieuses; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s'est rendu compte que ce souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu'en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l'intensité, il se moque du destin, dont certains font le maître absolu des choses; et certes mieux vaudrait s'incliner devant toutes les opinions mythiques sur les dieux que de se faire les esclaves du destin des physiciens, car la mythologie nous promet que les dieux se laisseront fléchir par les honneurs qui leur seront rendu,. tandis que le destin dans sont cours nécessaire, est inflexible; il n'admets pas, avec la foule, que la fortune soit une divinité -car un dieu ne fait jamais d'acte sans règle-, ni qu'elle soit une cause inefficace: il ne croit pas, en effet, que la fortune distribue aux hommes le bien et le mal, suffisant ainsi à faire leur bonheur et leur malheur, il croit seulement qu'elle leur fournit l'occasion et les éléments de grands biens et de grands maux ; enfin il pense qu'il vaut mieux échouer par mauvaise fortune, après avoir bien raisonné, que réussir par heureuse fortune, après avoir mal raisonné, ce qui peut nous arriver de plus heureux dans nos actions étant d'obtenir le succès par le concours de la fortune lorsque nous avons agi en vertu de jugements sains. "

* La Nécessité n'est que partielle:

Il y a dans le monde de la nécessité.

La nécessité est acceptée par Epicure en ce sens qu'il y a dans le cours du monde une certaine détermination et une détermination certaine du monde physique, ainsi que des espèces naturelles. Les phénomènes naturels montrent un certain déterminisme qui appartient et relève de la nécessité. Mais cette nécessité n'est pas le destin.

Le destin veut dire que tout est soumis à la nécessité. Or, pour Epicure, tout n'est pas soumis à la nécessité; la nécessité n'est que partielle.

Ce point précis oppose notamment Epicure et Démocrite. Alors que chez Démocrite, tout advient par nécessité, puisque le tourbillon est la cause de tout, chez Epicure au contraire, le refus d'une nécessité absolue tient à ce que si tout arrivait nécessairement, alors il n'y aurait aucune liberté possible, et rien ne nous permettrait de sortir de notre malheur pour atteindre le bonheur.

* Il existe une liberté:

La liberté dont nous parle Epicure commence dès le monde physique, puisque les atomes eux-mêmes ont un mouvement libre: c'est le CLINAMEN. La liberté est ce qui nous permet de nous prémunir face au hasard, à la fortune.

* Le hasard :

Le hasard n'est en fait rien d'autre que la rencontre accidentelle entre plusieurs causes. La liberté doit permettre d'établir un bonheur définitif, et doit donc réagir face au hasard, face à la fortune.

La pensée de l'homme joue le rôle d'anti-hasard, en créant un ordre local. La liberté est donc ce qui permet d'être heureux quelques soient les coups du sort. Car ce sur quoi nous avons du pouvoir est toujours plus fort que ce sur quoi nous n'avons pas de pouvoir, pas de maîtrise. La maîtrise est plus forte que la non maîtrise.

© GUICHARD Jérôme.