HEGEL:
Critique de l'art comme imitation de la nature.
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Ce texte est extrait de l'Esthétique de Hegel, ouvrage publié après la mort de son auteur, et qui n'est d'ailleurs pas un ouvrage au sens où nous l'entendons d'ordinaire, puisqu'il regroupe aussi bien des écrits séparés que des notes de préparation de cours ou encore des extraits des cahiers de notes des élèves. Il constitue une critique de l'imitation de la nature comme fin suprême de l'art, critique effectuée en quatre temps: Hegel y commence en posant la thèse de l'art comme pure imitation de la nature et la développe, puis il en entame la critique en montrant tout d'abord l'inutilité d'un art ainsi conçu, puis en montrant comment l'imitation est condamnée à être intérieure à son modèle pour enfin remettre radicalement en question l'imitation comme fin suprême de l'art.
Ainsi, l'art aurait pour fin l'imitation de la nature (Cf.: Aristote). Mais
qu'est-ce donc que l'imitation?
Elle est tout d'abord qualifiée d'habileté. Le choix de ce terme
n'est pas neutre puisque s'il marque en priorité la dépendance
de l'exécution au corps humain, il rappelle également l'importance
d'un certain savoir faire, d'une technique, qui fait que n'importe qui ne peut
pas prétendre réaliser une oeuvre d'art, reproduire avec une parfaite
fidélité les objets naturels.
Notons que Hegel insiste bien sur le fait que la reproduction doit être
la plus fidèle possible à son modèle, ce qui implique que
l'artiste se doit de restituer l'apparence des objets, de copier le phénomène
qui s'offre à lui, en veillant scrupuleusement à n'y rien retrancher
mais aussi à n'y rien ajouter, ce qui nous autorise à dire que
la création doit être absente de l'art compris comme pure imitation
de la nature.
En effet, puisque l'art n'est que reproduction fidèle d'objets naturels,
non seulement la création n'intervient pas (on ne trouve pas non plus
de place pour l'imagination), mais encore, tous les produits de l'art renvoient
à quelque chose qui existe déjà - dans la nature, indépendamment
de l'homme. De ce fait l'artiste, ou encore celui qui contemple une oeuvre d'art,
s'il éprouve de la satisfaction, ne peut qu'éprouver une satisfaction
liée à la ressemblance de la copie au modèle. En ce qui
nous concerne, nous nous interrogerons sur la limitation d'un tel sentiment,
sur son devenir: peut-on en effet continuer d'éprouver une telle satisfaction
une fois le modèle disparu? La valeur d'une oeuvre d'art disparaîtrait-elle
en même temps que son modèle?
Cette définition, nous dit Hegel, n'assigne à l'art que le but
tout formel de refaire à son tour, aussi bien que ses moyens le lui permettent,
ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de le reproduire
tel quel.
Nous noterons ici le verbe " refaire " qui, substitué au verbe
" imiter " ou encore " reproduire ", semble attribuer à
l'art ou plutôt à l'artiste, une ambition supplémentaire,
à savoir, se mettre à la place du créateur de la nature,
recréer par lui-même ce qu'il appréhende comme ayant été
crée par un autre. En d'autres termes, il semblerait vouloir devenir
démiurge plutôt qu'artiste.
Mais une restriction apparaît aussitôt: l'art comme imitation de
la nature n'en reste pas moins une simple habileté à reproduire,
ce qui exige que l'on fasse appel à des outils ou moyens techniques,
lesquels limitent inévitablement les moyens d'action et de production
de l'artiste.
Par ailleurs, si l'art n'est qu'imitation de la nature, cela signifie que tous
ses produits ou " productions " existent déjà dans la
nature, ce qui fait dire à Hegel que c'est un travail superflu.
C'est en effet la première critique que Hegel fait de la thèse
qu'il a auparavant tirée de l'opinion courante.
A quoi cela sert-il de reproduire un objet naturel, puisqu'il nous suffit de
regarder autour de nous pour en contempler le modèle?
En qualifiant l'imitation de la nature de " travail superflu ", Hegel
en pose non seulement l'inutilité ou la redondance, mais aussi son caractère
oiseux: qu'il s'agisse de peinture ou de théâtre, si le but n'est
que la reproduction d'un objet ou d'un situation réelle, alors l'art
n'est d'aucune utilité.
En outre, il semblerait
que la copie soit condamnée à être inférieure à
son modèle (cet argument constitue la deuxième critique de la
thèse initiale).
La première raison de cette inévitable infériorité
tient aux moyens d'expression de l'art, et par conséquent aussi à
la façon dont est perçue une oeuvre. En effet, si nous prenons
pour exemple la peinture, nous nous apercevons qu'elle ne s'adresse qu'à
un seul de nos sens, à savoir la vue. Mais quand bien même le tableau
présenterait une illusion parfaite, dès lors que nous faisons
intervenir un autre de nos sens, tel le toucher, nous nous rendons compte de
la tromperie. Nous préciserons ici que pour Hegel, l'art ne s'adresse
qu'à ceux de nos sens qui sont intellectualisés, c'est à
dire l'ouïe et la vue.
La seconde raison pour laquelle la copie est forcément inférieure
au modèle tient en ce que l'opération de reproduction entraîne
toujours la perte de la vie et de la réalité: l'imitation s'intéresse
aux apparences, aux formes des objets, mais en aucun cas elle ne parvient à
pénétrer l'essence ou nature véritable de l'objet. L'imitation,
en admettant qu'elle soit apte à reproduire l'être pour un autre
de l'objet n'est de toute façon pas capable de retranscrire l'être
pour soi de cet objet. Elle est donc forcément partielle et caricaturale.
Afin d'illustrer sa critique,
Hegel fait appel à deux exemples tirés de la tradition religieuse
mahométane, laquelle interdisait de figurer des êtres vivants,
exemples permettant de mieux saisir cette insuffisance de la copie par rapport
au modèle. cette perte primordiale qui serait celle de la vie et de l'esprit.
c'est-à-dire du réel.
A titre d'information, rappelons tout d'abord que Jacques Bruce était
un voyageur écossais du XVIllème siècle. mort en 1794,
qui a entrepris de nombreux voyages en Egypte, en Espagne et en Afrique. voyages
dont il fit le récit dans un livre publié en 1790.
Ensuite, que l'Abyssinie est l'ancien nom du massif éthiopien.
Enfin, que la Sunna constitue, après le Coran, la seconde source de la
doctrine, de la loi, et de la piété de l'Islam. En effet. tous
les cas non envisagés par le Coran furent soumis au jugement de Mahomet
du temps de son vivant, et ce sont ces jugements qui sont relatés dans
la Sunna, afin de servir d'exemples à la postérité.
Ces deux exemples, en accusant l'imitation de ne pas retranscrire l'âme
du modèle dans la copie, l'accuse en fait d'ôter à l'objet
son principe de vie, sa réalité propre: Aristote lui-même
ne disait-il pas de l'âme qu'elle était la forme dont le corps
est la matière?
Dans le dernier paragraphe,
Hegel donne encore deux exemples, mais qui sont cette fois destinés à
montrer la prétention futile de ceux qui font de l'imitation de la nature
la fin suprême de l'art: dans les deux cas, la valeur de l' oeuvre est
proclamée parce que des animaux se sont laissés tromper par la
ressemblance de l' oeuvre à l'objet naturel.
Ainsi en fut-il des raisins peints par Zeuxis, peintre grec de la seconde moitié
du Vème siècle avant J.C., ou encore de cette planche d'une histoire
naturelle, qui figurait un hanneton, et que le singe de Buttner, naturaliste
et philologue allemand mort en 1801, dévora.
Mais le fait que des animaux se laissent tromper par une illusion, aussi parfaite
soit-elle, suffit-il à prouver la valeur d'une oeuvre? La valeur d'une
oeuvre d'art peut-elle être simplement réduite à son influence
sur les animaux?
L'animal, dans sa relation à un objet, n'est ni penseur, ni artiste. Il n'agit qu'au gré de ses impulsions, de ses désirs, de ses intérêts. Est-ce ainsi que l'homme aborde une oeuvre d'art? N'a-t-on à faire en elle qu'à un élément matériel, qu'à des qualités immédiatement sensibles? N'est-ce pas rabaisser au plus bas la valeur de l'art?
La dernière phrase
de ce texte vient comme une conclusion: " D'une façon générale,
il faut dire que l'art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser
avec la nature, et qu'il ressemble à un ver qui s'efforce en rampant
d'imiter un éléphant. L'art n'est pas à la mesure de la
nature, aussi ne lui sert-il à rien de se borner à vouloir l'imiter.
Mais attention, il ne s'agit pas là d'une condamnation de l'imitation
de la nature. Simplement Hegel veut montrer que l'art ne peut pas avoir pour
fin l'imitation de la nature, et qu'il y a autre chose qui est en jeu dans l'art.
Par contre, c'est une condamnation sans appel de ceux qui seraient tentés
de réduire l'art à une simple technique.
Afin de montrer que Hegel n'exclut pas du domaine de l'art l'imitation de la nature, nous rappellerons le texte suivant, lui aussi extrait de l'Esthétique.
" Le contenu peut
tout à fait être indifférent et ne présenter pour
nous, dans la vie ordinaire, en dehors de sa représentation artistique,
qu'un intérêt momentané. C'est ainsi, par exemple, que la
peinture hollandaise a su recréer les apparences fugitives de la nature
et en tirer mille et mille effets. [...] Mais ce qui nous attire dans ces contenus,
quand ils sont représentés par l'art, c'est justement cette apparence
de cette manifestation des objets, en tant qu' oeuvres de l'esprit qui fait
subir au monde matériel, extérieur et sensible, une transformation
en profondeur.
[...]Grâce à cette idéalité, l'art imprime une valeur
à des objets insignifiants en soi et que, malgré leur insignifiance,
il fixe pour lui en en faisant son but et en attirant notre attention sur des
choses qui, sans lui, nous échapperaient complètement. [...] qu'il
s'agisse d'un sourire instantané, d'une rapide contraction sarcastique
de la bouche, ou de manifestations à peine perceptibles de la vie spirituelle
de l'homme, ainsi que d'accidents et d'événements qui vont et
viennent, qui sont là pendant un moment pour être oubliés
aussitôt, tout cela l'art l'arrache à l'existence périssable
et évanescente, se montrant en cela encore supérieur à
la nature."
Ainsi, si Hegel critique
l'opinion selon laquelle l'art aurait pour fin l'imitation de la nature, ce
n'est point parce qu'il n'accorde aucune valeur à l'imitation, mais parce
que la valeur de l'imitation ne vient pas de sa ressemblance d'avec la nature,
mais justement de ce qu'elle ajoute à la nature, tel l'éternité
ou encore l'esprit, prouvant par là la supériorité de l'art
par rapport à la nature. C'est en effet là le seul moyen d'éviter
la critique que Platon lui même faisait de l'art, lorsqu'il accusait celui-ci
de n'imiter que l'apparence de la réalité, et de ne pas atteindre
la vérité (Cf. République; Livre X).
En fait, l'imitation fait bien partie de l'art, mais elle n'en est pas la fin.
On peut tout à fait prendre la nature pour sujet, mais la démarche
de l'artiste ne doit pas être celle du vers vis à vis de l'éléphant.
© GUICHARD Jérôme.