HEGEL: Critique de l'art comme imitation de la nature.  

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Le texte.

Le commentaire.

   

 Le texte:

 

L'opinion la plus courante qu'on se fait de la fin que se propose l'art est qu'elle consiste à imiter la nature...

Dans cette perspective, l'imitation, c'est-à-dire l'habileté à reproduire avec une parfaite fidélité les objets naturels, tels qu'ils s'offrent à nous constituerait le but essentiel de l'art, et quand cette reproduction fidèle serait bien réussie, elle nous donnerait une complète satisfaction. Cette définition n'assigne à l'art que le but tout formel de refaire à son tour, aussi bien que ses moyens le lui permettent, ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de 1e reproduire tel quel.

Mais on peut remarquer tout de suite que cette reproduction est un travail superflu, que ce que nous voyons représenté et reproduit sur de tableaux, à la scène où ailleurs: animaux. paysages, situations humaines, nous le trouvons déjà dans nos jardins, dans notre maison, ou parfois dans ce que nous tenons du cercle plus ou moins étroit de nos amis et connaissances.
En outre, ce travail superflu peut passer pour un jeu présomptueux, qui reste bien en-deça de la nature. Car l'art est limité par ses moyens d'expression, et ne peut produire que des illusions partielles, qui ne trompent qu'un seul sens. En fait, quand l'art s'en tient au but formel de la stricte imitation, il ne nous donne, à la place du réel et du vivant que la caricature de la vie. On sait que les Turcs, comme tous les mahométans, ne tolèrent qu'on peigne ou reproduise l'homme ou toute autre créature vivante. J.Bruce au cours de son voyage en Abyssinie, ayant montré à un Turc un poisson peint le plongea d'abord dans l'étonnement, mais bientôt après, en reçu la réponse suivante: " Si ce poisson, au Jugement Dernier, se lève contre toi et te dit: tu m'as bien fait un corps, mais point d'âme vivante, comment te justifieras-tu de cette accusation? ". Le Prophète lui-aussi, comme il est dit dans la Sunna répondit à ses deux femmes, Ommi Habida et Ommi Selma, qui lui parlaient des peintures des temples éthiopiens: " Ces peintures accuseront leurs auteurs au jour du Jugement. ".
On cite aussi des exemples d'illusions parfaites fournies par des reproductions artistiques. Les raisins peints par Zeuxis ont été donnés depuis l'Antiquité comme le triomphe de l'art et comme le triomphe de l'imitation de 1a nature, parce que des pigeons vivants vinrent les picorer. On pourrait rapprocher de ce vieil exemple, l'exemple plus récent du singe de Buttner, qui dévora une planche d'une précieuse collection d'histoire naturelle, laquelle figurait un hanneton, et qui fut pardonné par son maître pour avoir ainsi démontré l'excellence de la reproduction. Mais dans des cas de ce genre, on devrait au moins comprendre qu'au lieu de louer des oeuvres d'art parce que même des pigeons ou des singes s'y sont laissés tromper, il faudrait plutôt blâmer ceux qui croient avoir porté bien haut l'art, alors qu'ils ne savent lui donner comme fin suprême qu'une fin si médiocre. D'une façon générale, il faut dire que l'art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu'il ressemble à un ver qui s'efforce en rampant d'imiter un éléphant.

Hegel. Esthétique, p. 13, P.U.F.

   

 Le commentaire:

Ce texte est extrait de l'Esthétique de Hegel, ouvrage publié après la mort de son auteur, et qui n'est d'ailleurs pas un ouvrage au sens où nous l'entendons d'ordinaire, puisqu'il regroupe aussi bien des écrits séparés que des notes de préparation de cours ou encore des extraits des cahiers de notes des élèves. Il constitue une critique de l'imitation de la nature comme fin suprême de l'art, critique effectuée en quatre temps: Hegel y commence en posant la thèse de l'art comme pure imitation de la nature et la développe, puis il en entame la critique en montrant tout d'abord l'inutilité d'un art ainsi conçu, puis en montrant comment l'imitation est condamnée à être intérieure à son modèle pour enfin remettre radicalement en question l'imitation comme fin suprême de l'art.


Ainsi, l'art aurait pour fin l'imitation de la nature (Cf.: Aristote). Mais qu'est-ce donc que l'imitation?
Elle est tout d'abord qualifiée d'habileté. Le choix de ce terme n'est pas neutre puisque s'il marque en priorité la dépendance de l'exécution au corps humain, il rappelle également l'importance d'un certain savoir faire, d'une technique, qui fait que n'importe qui ne peut pas prétendre réaliser une oeuvre d'art, reproduire avec une parfaite fidélité les objets naturels.
Notons que Hegel insiste bien sur le fait que la reproduction doit être la plus fidèle possible à son modèle, ce qui implique que l'artiste se doit de restituer l'apparence des objets, de copier le phénomène qui s'offre à lui, en veillant scrupuleusement à n'y rien retrancher mais aussi à n'y rien ajouter, ce qui nous autorise à dire que la création doit être absente de l'art compris comme pure imitation de la nature.
En effet, puisque l'art n'est que reproduction fidèle d'objets naturels, non seulement la création n'intervient pas (on ne trouve pas non plus de place pour l'imagination), mais encore, tous les produits de l'art renvoient à quelque chose qui existe déjà - dans la nature, indépendamment de l'homme. De ce fait l'artiste, ou encore celui qui contemple une oeuvre d'art, s'il éprouve de la satisfaction, ne peut qu'éprouver une satisfaction liée à la ressemblance de la copie au modèle. En ce qui nous concerne, nous nous interrogerons sur la limitation d'un tel sentiment, sur son devenir: peut-on en effet continuer d'éprouver une telle satisfaction une fois le modèle disparu? La valeur d'une oeuvre d'art disparaîtrait-elle en même temps que son modèle?


Cette définition, nous dit Hegel, n'assigne à l'art que le but tout formel de refaire à son tour, aussi bien que ses moyens le lui permettent, ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de le reproduire tel quel.
Nous noterons ici le verbe " refaire " qui, substitué au verbe " imiter " ou encore " reproduire ", semble attribuer à l'art ou plutôt à l'artiste, une ambition supplémentaire, à savoir, se mettre à la place du créateur de la nature, recréer par lui-même ce qu'il appréhende comme ayant été crée par un autre. En d'autres termes, il semblerait vouloir devenir démiurge plutôt qu'artiste.
Mais une restriction apparaît aussitôt: l'art comme imitation de la nature n'en reste pas moins une simple habileté à reproduire, ce qui exige que l'on fasse appel à des outils ou moyens techniques, lesquels limitent inévitablement les moyens d'action et de production de l'artiste.
Par ailleurs, si l'art n'est qu'imitation de la nature, cela signifie que tous ses produits ou " productions " existent déjà dans la nature, ce qui fait dire à Hegel que c'est un travail superflu.
C'est en effet la première critique que Hegel fait de la thèse qu'il a auparavant tirée de l'opinion courante.
A quoi cela sert-il de reproduire un objet naturel, puisqu'il nous suffit de regarder autour de nous pour en contempler le modèle?
En qualifiant l'imitation de la nature de " travail superflu ", Hegel en pose non seulement l'inutilité ou la redondance, mais aussi son caractère oiseux: qu'il s'agisse de peinture ou de théâtre, si le but n'est que la reproduction d'un objet ou d'un situation réelle, alors l'art n'est d'aucune utilité.

En outre, il semblerait que la copie soit condamnée à être inférieure à son modèle (cet argument constitue la deuxième critique de la thèse initiale).
La première raison de cette inévitable infériorité tient aux moyens d'expression de l'art, et par conséquent aussi à la façon dont est perçue une oeuvre. En effet, si nous prenons pour exemple la peinture, nous nous apercevons qu'elle ne s'adresse qu'à un seul de nos sens, à savoir la vue. Mais quand bien même le tableau présenterait une illusion parfaite, dès lors que nous faisons intervenir un autre de nos sens, tel le toucher, nous nous rendons compte de la tromperie. Nous préciserons ici que pour Hegel, l'art ne s'adresse qu'à ceux de nos sens qui sont intellectualisés, c'est à dire l'ouïe et la vue.
La seconde raison pour laquelle la copie est forcément inférieure au modèle tient en ce que l'opération de reproduction entraîne toujours la perte de la vie et de la réalité: l'imitation s'intéresse aux apparences, aux formes des objets, mais en aucun cas elle ne parvient à pénétrer l'essence ou nature véritable de l'objet. L'imitation, en admettant qu'elle soit apte à reproduire l'être pour un autre de l'objet n'est de toute façon pas capable de retranscrire l'être pour soi de cet objet. Elle est donc forcément partielle et caricaturale.

Afin d'illustrer sa critique, Hegel fait appel à deux exemples tirés de la tradition religieuse mahométane, laquelle interdisait de figurer des êtres vivants, exemples permettant de mieux saisir cette insuffisance de la copie par rapport au modèle. cette perte primordiale qui serait celle de la vie et de l'esprit. c'est-à-dire du réel.
A titre d'information, rappelons tout d'abord que Jacques Bruce était un voyageur écossais du XVIllème siècle. mort en 1794, qui a entrepris de nombreux voyages en Egypte, en Espagne et en Afrique. voyages dont il fit le récit dans un livre publié en 1790.
Ensuite, que l'Abyssinie est l'ancien nom du massif éthiopien.
Enfin, que la Sunna constitue, après le Coran, la seconde source de la doctrine, de la loi, et de la piété de l'Islam. En effet. tous les cas non envisagés par le Coran furent soumis au jugement de Mahomet du temps de son vivant, et ce sont ces jugements qui sont relatés dans la Sunna, afin de servir d'exemples à la postérité.
Ces deux exemples, en accusant l'imitation de ne pas retranscrire l'âme du modèle dans la copie, l'accuse en fait d'ôter à l'objet son principe de vie, sa réalité propre: Aristote lui-même ne disait-il pas de l'âme qu'elle était la forme dont le corps est la matière?

Dans le dernier paragraphe, Hegel donne encore deux exemples, mais qui sont cette fois destinés à montrer la prétention futile de ceux qui font de l'imitation de la nature la fin suprême de l'art: dans les deux cas, la valeur de l' oeuvre est proclamée parce que des animaux se sont laissés tromper par la ressemblance de l' oeuvre à l'objet naturel.
Ainsi en fut-il des raisins peints par Zeuxis, peintre grec de la seconde moitié du Vème siècle avant J.C., ou encore de cette planche d'une histoire naturelle, qui figurait un hanneton, et que le singe de Buttner, naturaliste et philologue allemand mort en 1801, dévora.
Mais le fait que des animaux se laissent tromper par une illusion, aussi parfaite soit-elle, suffit-il à prouver la valeur d'une oeuvre? La valeur d'une oeuvre d'art peut-elle être simplement réduite à son influence sur les animaux?

L'animal, dans sa relation à un objet, n'est ni penseur, ni artiste. Il n'agit qu'au gré de ses impulsions, de ses désirs, de ses intérêts. Est-ce ainsi que l'homme aborde une oeuvre d'art? N'a-t-on à faire en elle qu'à un élément matériel, qu'à des qualités immédiatement sensibles? N'est-ce pas rabaisser au plus bas la valeur de l'art?

La dernière phrase de ce texte vient comme une conclusion: " D'une façon générale, il faut dire que l'art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu'il ressemble à un ver qui s'efforce en rampant d'imiter un éléphant. L'art n'est pas à la mesure de la nature, aussi ne lui sert-il à rien de se borner à vouloir l'imiter.
Mais attention, il ne s'agit pas là d'une condamnation de l'imitation de la nature. Simplement Hegel veut montrer que l'art ne peut pas avoir pour fin l'imitation de la nature, et qu'il y a autre chose qui est en jeu dans l'art. Par contre, c'est une condamnation sans appel de ceux qui seraient tentés de réduire l'art à une simple technique.

Afin de montrer que Hegel n'exclut pas du domaine de l'art l'imitation de la nature, nous rappellerons le texte suivant, lui aussi extrait de l'Esthétique.

" Le contenu peut tout à fait être indifférent et ne présenter pour nous, dans la vie ordinaire, en dehors de sa représentation artistique, qu'un intérêt momentané. C'est ainsi, par exemple, que la peinture hollandaise a su recréer les apparences fugitives de la nature et en tirer mille et mille effets. [...] Mais ce qui nous attire dans ces contenus, quand ils sont représentés par l'art, c'est justement cette apparence de cette manifestation des objets, en tant qu' oeuvres de l'esprit qui fait subir au monde matériel, extérieur et sensible, une transformation en profondeur.
[...]Grâce à cette idéalité, l'art imprime une valeur à des objets insignifiants en soi et que, malgré leur insignifiance, il fixe pour lui en en faisant son but et en attirant notre attention sur des choses qui, sans lui, nous échapperaient complètement. [...] qu'il s'agisse d'un sourire instantané, d'une rapide contraction sarcastique de la bouche, ou de manifestations à peine perceptibles de la vie spirituelle de l'homme, ainsi que d'accidents et d'événements qui vont et viennent, qui sont là pendant un moment pour être oubliés aussitôt, tout cela l'art l'arrache à l'existence périssable et évanescente, se montrant en cela encore supérieur à la nature."

Ainsi, si Hegel critique l'opinion selon laquelle l'art aurait pour fin l'imitation de la nature, ce n'est point parce qu'il n'accorde aucune valeur à l'imitation, mais parce que la valeur de l'imitation ne vient pas de sa ressemblance d'avec la nature, mais justement de ce qu'elle ajoute à la nature, tel l'éternité ou encore l'esprit, prouvant par là la supériorité de l'art par rapport à la nature. C'est en effet là le seul moyen d'éviter la critique que Platon lui même faisait de l'art, lorsqu'il accusait celui-ci de n'imiter que l'apparence de la réalité, et de ne pas atteindre la vérité (Cf. République; Livre X).
En fait, l'imitation fait bien partie de l'art, mais elle n'en est pas la fin. On peut tout à fait prendre la nature pour sujet, mais la démarche de l'artiste ne doit pas être celle du vers vis à vis de l'éléphant.

© GUICHARD Jérôme.