Descartes: Liberté et Volonté. 

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La question du libre arbitre.

   

Le texte.

Le commentaire.

   

 

 Le texte:

 

Car elle ( la volonté) consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas, (c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir) ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou l'autre des deux contraires, mais plutôt d'autant plus que je penche vers l'un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse : Et certes le grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus bas degré de liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu'une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai, et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement, et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent.

DESCARTES ; Méditations métaphysiques ; IV.

 

   

 Le commentaire:

Si toute définition de la liberté semble poser comme condition de possibilité de celle-ci, la volonté, il apparaît cependant nécessaire de se demander si cette volonté pure ou libre arbitre est suffisante, ou si la liberté véritable n'engage pas une autre condition que cette seule faculté.
Et c'est ce que fait Descartes dans cet extrait des méditations métaphysiques, où, après avoir posé l'existence ne nous d'une volonté infinie, il constate cependant que celle-ci ne nous autorise une liberté véritable qu'à la condition qu'elle soit guidée par la raison : la meilleure " illustration " de notre liberté n'est en effet pas la décision arbitraire, mais bien plutôt le choix fait en connaissance de cause. En ce sens, la liberté ne se trouve pas garantie par l'indifférence, mais au contraire par la connaissance.
Aussi Descartes commence-t-il par poser une définition de la volonté, comme faculté de se décider, ou encore de choisir, pour ensuite montrer que ces choix qu'elle permet n'auront de valeur véritable qu'à la condition qu'ils soient positifs et donc éclairés. Et bien loin de restreindre notre liberté, l'inclination que nous pouvons ressentir pour un parti plutôt que pour un autre renforce celle-ci : car si nous pouvons toujours volontairement ignorer les conseils de notre entendement, pour le moins ce sera en toute connaissance de cause, et donc tout à fait librement.
Mais en opérant ainsi une distinction entre les différents usages possibles de notre volonté ou exercices de notre libre arbitre, et en posant la connaissance comme garante d'une liberté véritable, Descartes semble en même temps faire de la connaissance le moyen de notre liberté. Faut-il dès lors admettre que la liberté n'est pas simplement une qualité innée, mais bien plutôt une puissance ou potentialité qu'il conviendrait de développer pour véritablement en profiter ?

En ce qu'elle se caractérise essentiellement comme possibilité de choisir ou de se décider, ou, pour reprendre les expressions de Descartes, de faire une chose ou de ne la faire pas, la volonté semble voir sa définition se confondre avec celle de la liberté : avoir le choix, ou non. Ceci engage donc pour l'homme la possibilité d'agir indépendamment de toute contrainte extérieure, ou, en d'autres termes, de voir ses actes s'expliquer par la mise en œuvre de sa volonté, et non pas seulement par l'intervention d'une détermination extérieure, qu'elle soit obligation ou empêchement. L'homme peut agir par lui-même, se décider, et non pas seulement réagir à une cause, à un stimulus extérieur. L'action peut s'imposer et ainsi s'opposer à la simple réaction. Le sujet peut être actif, et non plus uniquement passif.
Nous le voyons donc, la volonté, et par suite la liberté, se définissent comme une puissance positive de choix, de laquelle dérivent tant notre indépendance que notre autonomie : nous ne sommes plus tributaires d'aucune cause extérieure, et d'acteurs, nous pouvons devenir auteurs.

Et cette puissance est telle, qu'elle nous permet de nous décider, y compris dans l'indifférence la plus totale, ou, pour mieux dire, dans l'ignorance de ce qu'il convient de choisir. Quand bien même nous ne savons que choisir, parce que rien ne nous pousse d'un côté plutôt que de l'autre et donc que nous ne ressentons aucune inclination particulière à l'égard d'aucun des possibles, nous pouvons néanmoins nous décider à agir, et donc choisir, pour peu que nous fassions appel à notre volonté.
Pourtant, si cette indifférence illustre bien notre liberté, il n'est pas certain qu'elle la définit de façon adéquate. La liberté en effet s'impose comme puissance positive et ne semble pas s'accommoder de l'arbitraire, au lieu que l'indifférence nous apparaît plutôt comme un état négatif. Aussi n'est-il peut être pas nécessaire d'être indifférent pour être libre, mais au contraire la liberté véritable suppose-t-elle, ainsi que l'entend Descartes, un recours à l'entendement et donc à la connaissance : " d'autant plus que je penche vers l'un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse ".
Certes, cela pourrait paraître contradictoire : ressentir une inclination pour un parti plutôt que pour un autre, pourrait laisser à penser que le choix ou la décision est influencé, et donc que la volonté perd ici son indépendance. Mais ce serait là sous-estimer la puissance de notre volonté, laquelle serait telle qu'alors même que tout nous pousserait à choisir l'un, plutôt que l'autre, nous aurions la possibilité de faire le choix contraire, " pourvu que nous pensions que c'est un bien d'affirmer par là notre libre arbitre ".
En vérité, cette inclination, lorsqu'elle se laisse expliquer par la lumière de notre entendement, et donc par la connaissance ou l'évidence, loin de supprimer notre liberté, la confirme et la rend positive : nous savons quel choix faire, et pourquoi ; nous agissons en toute connaissance de cause, et donc consciemment, et non plus indifféremment. Les raisons de cette inclination peuvent certes être diverses, mais qu'elles trouvent leur origine dans la connaissance naturelle et la réflexion ordonnée, ou bien dans l'évidence du bien et du mal dont Dieu a pu nous faire grâce, et qui nous permet de les reconnaître de façon immédiate et indubitable, n'y change rien : dans tous les cas, mon choix sera fait en toute lucidité.
Plus encore, il semble que d'autant plus forte sera l'inclination, d'autant plus libre et positive sera la décision. Car s'il est une situation dans laquelle notre liberté peut être remise en question, c'est justement dans l'indifférence, puisque c'est dans cet état que nous sommes les plus vulnérables aux déterminations extérieures et passions intérieures, au lieu que l'évidence, quand bien même nous la refusions, nous permet une décision ou un acte responsable. Quel que soit mon choix, celui-ci sera pleinement libre, car fait en toute connaissance de cause.

C'est pourquoi l'auteur fait de l'indifférence le plus bas degré de la liberté : car si la volonté en est bien une condition nécessaire, celle-ci comporterait cependant plusieurs degrés, dont chacun renverrait à l'usage que nous faisons de celle-là : alors que choisir dans l'ignorance revient à s 'en remettre au hasard en usant d'une volonté qui ne sait où aller, et illustre bien un défaut dans la connaissance, le choix positif, éclairé par la raison, constitue le meilleur usage que nous puissions faire de notre volonté, et par suite le plus haut degré de la liberté. La vraie liberté, positive, supprime l'indifférence. A tel point que la liberté idéale finit par prendre pour modèle la liberté divine : omniscient en effet, Dieu n'est jamais hésitant ni indifférent. Ses choix sont nécessairement responsables, puisqu'il fait toujours le bon choix en sachant que c'est là le bon choix, et ce sans même avoir à délibérer. Il est " entièrement libre, sans jamais être indifférent ".

Mais long est le chemin à parcourir et nombreux sont les efforts à fournir pour passer de l'indifférence au choix délibéré, de la décision arbitraire à l'acte responsable : si tout homme dispose d'une volonté, et donc par suite d'une liberté, il semble cependant que cette dernière apparaisse plutôt comme une potentialité que comme une réalité, et qu'il faille pour la développer exercer sa raison. Est-ce à dire que la liberté est toujours conditionnelle et non systématique ? Avons-nous à gagner où acquérir notre liberté ?

Victime, ainsi qu'il est illustré dans le mythe d'Epiméthée, d'une forme d'indétermination originelle, l'homme ne serait pas déterminé à être quelque chose de précis, mais aurait à se constituer son propre devenir, au fur et à mesure de son existence et de ses expériences.
Nous le voyons, cette insuffisance que Platon attribue à un oubli des Dieux lors du partage originel, n'est cependant pas nécessairement négative dans la mesure où c'est justement à elle que l'homme doit son attribut essentiel : la liberté. Mais cette dernière reste potentielle et non pas immédiate. L'homme naît libre, mais cette liberté est à développer et à affirmer.
Ainsi, là où dans cet extrait, Descartes nous dit que la connaissance renforce et confirme notre liberté, il conviendrait peut-être de renchérir en faisant de celle-là une condition et un moyen de celle-ci.
Certes la connaissance joue un rôle important dans la qualité de nos décisions et de nos choix, en ce qu'elle nous permet de sortir de l'indifférence, pour accéder à la responsabilité, mais, plus généralement encore, en tant que la connaissance peut nous permettre une certaine maîtrise de la nature, répondant ainsi au grand projet rationaliste, elle peut devenir véritablement libératrice.
Car si le modèle de la liberté reste le choix délibérer et l'acte responsable, nous nous apercevons très vite qu'une telle responsabilité, pleine et entière, n'est pas toujours évidente, au vu de l'importance et du nombre des déterminismes (biologiques, sociologiques, psychologiques…) qui sont susceptibles de nous influencer, même inconsciemment, et ainsi de limiter notre liberté.
Mais, parce qu'il a la possibilité, après avoir pris conscience de leur existence, de comprendre ces déterminismes qu'il subit, l'homme peut s'en affranchir, voire même en jouer. La connaissance des arts ou technique, dont Prométhée fit don aux hommes pour palier à leur indétermination de départ, devient un outil véritablement privilégié, marquant la rupture et la différence entre l'homme et l'animal.
Parce qu'il a la possibilité d'accroître sa connaissance, et par suite de développer ses techniques, l'homme n'est plus obliger de subir la nature ou autres déterminismes, mais peut s'en délivrer et les maîtriser : la liberté véritable ne consiste pas " dans le rêve d'une action indépendante des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois, et dans la possibilité ainsi donnée de les faire agir systématiquement en vue de fins déterminées. La liberté consiste en la souveraineté sur nous-mêmes et sur le monde extérieur, fondée sur la connaissance des lois nécessaires de la nature. " (Engels ; Anti-durhing).
Mais cette liberté reste conditionnelle et engage des efforts constants. Elle ne sera jamais un acquis définitif. Si la liberté est un droit, il s'agit de pouvoir en profiter et le préserver.

Nous le voyons donc, la liberté véritable reste indissociable de la connaissance, à tel point qu'elle peut parfois sembler proportionnelle à cette dernière, même s'il serait néanmoins très exagéré de sous-entendre que l'ignorance empêche ou supprime la liberté : la volonté ou libre arbitre reste en effet la condition de possibilité de toute forme de liberté, et constitutive de l'humanité. En ce sens, ce texte de Descartes, loin de nous exposer une théorie dépassée, semble plus que jamais d'actualité et nous autorise à croire en la liberté.

© GUICHARD Jérôme.