L'Idée de Monde. 

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Introduction.

1ère partie.

2ème partie.

Conclusion.

   

 

 Introduction:

Si le terme de "monde" désigne bien d'une manière générale l’unité ordonnée d'une multiplicité d’êtres quelconques nous avons cependant pris l'habitude de l’utiliser pour référer à la nature qui nous entoure directement. Or, nous ne pouvons que nous étonner d’un tel usage, qui témoigne d’une confusion entre deux termes à la fois semblables et très différents.

Il convient en effet de distinguer ce que nous nommons "nature" de ce que nous appelons "monde", l'un renvoyant à un extérieur dont nous ne soupçonnons l’existence qu’à travers ce qui nous est donné par les sens, alors que l'autre désigne l'idée d’une totalité prise pour objet par la conscience.

Il nous faut donc dès lors nous interroger sur cette idée de monde, en traitant successivement les points suivants, qui nous mèneront de la découverte par l’homme de la nécessité de s'inscrire dans un monde, aux conditions qui rendent possible la conception d'un tel système:

Pourquoi une idée de monde?

Comment l'idée de monde est-elle possible?

 1ère partie:

L'une des grandes questions qui fut longtemps débattue entre réalistes et idéalistes fut celle de l’existence d'un monde extérieur ou monde sensible, c’est-à-dire de principes régulateurs qui présideraient à cette nature qui nous entoure directement et de laquelle nous n'avons aucune autre "connaissance" que celle qui nous est fournie par l'intermédiaire de nos sens.

Or, l'une des premières constatations que les hommes ont pu faire en regardant autour d’eux fut celle de l’instabilité de ce monde sensible. Car si la notion de multiplicité leur est bien présente, celles d’unité et d'organisation _ qui sont nécessaires à l’idée de monde - leur faisaient en revanche cruellement défaut. Ainsi Héraclite écrivait-il "panta rei" (tout coule), illustrant de cette façon le caractère changeant d'un monde ou d'une nature inscrite dans la temporalité, et dont les images qui nous parviennent ne nous permettent pas de conclure immédiatement à son uniformité. De là d’ailleurs le rejet presque systématique de toute certitude sensible, et la relégation de cette dernière au niveau de l’apparence trompeuse, puisqu’il semble que nous ne puissions jamais avoir une expérience complète de ce qui nous entoure, et que rien dans ce qui nous est donné par les sens, ne peut nous permettre de connaître le monde pour de bon. Comment en effet pourrions-nous prétendre affirmer l’existence du monde comme nous le ferions d'un individu stable et fini alors que nous faisons couramment l’expérience du caractère aléatoire de notre relation sensitive aux choses, et que de plus, nous ne pouvons logiquement opérer aucune synthèse définitive ni achevée de nos perceptions du sensible, sans la voir aussitôt éclater et passer au rang de la simple illusion sous l’effet d’une nouvelle donnée des sens.

Le problème vient donc du fait que l’esprit n’a jamais rien de présent à lui que des perceptions et que si nous dépouillons la matière de toutes ses qualités intelligibles qualités premières et qualités secondes, nous l'anéantissons en quelque sorte, et laissons un certain quelque chose inconnu et inexplicable comme cause de nos perceptions" (Hume; Traité de la nature humaine; p. 364-365): nous n'arrivons pas à comprendre le monde à partir de lui-même, et tout se passe comme si nous étions pris en son sein sans pouvoir nous en détacher pour le prendre comme objet pour la conscience.

Mais c’est peut-être ici que se trouve l’explication véritable de tant de problèmes: nous préjugeons le monde avant même de percevoir l’objet, et nous attendons ainsi de l'objet qu’il obéisse aux lois de ce monde dans lequel nous avons préjugé qu’il était.

En fait, nous désirons le monde, nous le voulons tant et si bien que nous finissons par faire de son existence le postulat de notre expérience. Car il nous est impossible de ne pas croire en l’existence de ce que nous voyons ou sentons, même si nous avons conscience du fait que ce que nous voyons ou sentons n’est pas la chose prise dans sa totalité et dans son achèvement. Nous avons besoin de croire en l’existence effective de ce qui nous entoure, d’assises stables sur lesquelles nous pourrons laisser reposer notre vécu. Peu importe dès lors que nous parlions d’idée, de concept ou d’entité, l’essentiel étant que nous puissions nous référer à quelque chose si possible d’éternel, sinon tout au moins d’immuable, qui nous permette de bâtir une science applicable au sensible.

Et cette science, nous n'attendons pas de la nature qu’elle nous la livre, mais c’est la démarche inverse qui s'opère et que nous adoptons: "Lorsque Galilée fit rouler ses boules sur un plan incliné avec une accélération déterminée et choisie par lui-même, alors ce fut une nouvelle lumière pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison n'aperçoit que ce qu'elle produit elle-même d’après ses propres plans, qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois constantes, et forcer la nature à répondre à ses questions au lieu de se laisser conduire par elle comme à la laisse; car autrement nos observations faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance ne sauraient se rattacher à une loi nécessaire, ce que cherche et exige pourtant la raison. Celle-ci doit se présenter à la nature tenant d’une main ses principes qui seuls peuvent donner à des phénomènes concordants l’autorité de lois, et de l'autre l'expérimentation, telle qu’elle l’imagine d’après ces mêmes principes." (Kant; Préface de la seconde édition de la Critique de la Raison Pure). Le monde, en tant qu'unité ordonnée d'une multiplicité d’êtres quelconques, est donc même bien plus qu'un simple préjugé; il est le corrélât de la pensée humaine.

En effet de même qu’il ne peut exister de sujet ou de pensée sans monde, de même un monde sans sujet est inconcevable. Car si c’est le sujet connaissant qui applique aux choses les lois et les formes de la raison pour définir le monde, c’est la loi universelle de la nature et donc l’existence du monde, qui rend l’expérience possible. Et l’erreur de Kant, si erreur il y a, est d’avoir exigé une preuve du monde, et donc d’avoir imaginé un sujet sans monde, alors que le sujet ne peut être dit tel que s'il est un être-dans-le-monde.

Cette tautologie à laquelle il semble que nous arrivions est cependant loin d’être stérile, car elle marque ce mouvement de l’entendement par lequel seulement la diversité phénoménale peut rejoindre le calme et l'organisation des lois, seules capables de satisfaire ce grand désir de l'humanité: devenir maître et possesseur de la nature.

Nous comprenons donc maintenant combien est nécessaire à l’homme l'idée de monde, même si le monde n'existe que pour l'esprit percevant, et n'est par conséquent qu'une simple représentation, voir une pure illusion. Notons ici que la notion d’allusion n'est pas à prendre en son sens péjoratif et réducteur de simple erreur de l’esprit, mais bien plutôt selon la problématique ouverte par Kant dans la Critique de la Raison Pure ("dialectique transcendantale"), avec sa distinction entre illusion perceptive, assimilable à l’apparence empirique, et illusion transcendantale, renvoyant à une extension de l’entendement pur, et traduisant une infirmité fonctionnelle de la subjectivité humaine. Nous ne pouvons pourtant pas nous satisfaire d’une telle théorie, et devons encore rappeler avec Nietzsche la nécessite d'une telle illusion: « (..)le monde fictif du sujet, de la substance, de la raison, etc... est nécessaire (...); il faut que préexiste la volonté de rendre le monde connaissable, il faut qu'une sorte de devenir crée lui-même l’illusion de l’être » (La volonté de puissance; t1; Chap. 2). Car c’est le monde lui-même qui s'offre au sujet comme illusion et même si la croyance en la possibilité de connaître les choses n’est qu'une illusion, cette illusion est vitale à l'homme, puisqu’indispensable à la préservation de sa subjectivité: mieux vaut rationaliser l’irrationnel que de supporter sans comprendre.

 2ème partie:

Mais il nous reste encore après cela à nous demander comment l’idée de monde peut être possible, ce à quoi nous allons nous attacher en rappelant tout d’abord cette contradiction que nous avons émise dans notre développement précédent, et qui était celle que nous trouvions entre l’idée d’un monde pris pour objet par la conscience, et le caractère inachevé de ce monde. Le problème était de savoir comment nous pouvions prétendre effectuer une synthèse effective alors même que ni l’objet, ni notre expérience de l’objet, ne formaient un système clos.

Or, nous sommes maintenant en droit de nous demander s’il y a bien là quelque chose de contradictoire, ou si cette ambiguïté à laquelle nous croyions nous heurter, n’est pas plutôt le fondement même de l’existence. En effet, « si la synthèse pouvait être effective, si mon expérience formait un système clos, si la chose et le monde pouvaient être définies une fois pour toute (..), c’est alors que rien n’existerait. Je survolerait le monde, et loin que tous les lieux et tous les temps devinssent à la fois réels, ils cesseraient tous d’être parce que je n’en habiterais aucun et ne serais engagé nulle part » (M. Merleau-Ponty; Phénoménologie de la perception). Nous sommes donc ici contraints d’avouer que le monde n’est pas un simple objet, ni même une somme d’objets, mais une promesse d’avenir, un sens en, perpétuel évolution.

Pour ce qui est de la formation de l’idée de monde en elle-même, il nous faut noter un élément primordial sans lequel nulle construction, même illusoire, ne saurait être menée à bien: l’imagination. Car si croire au monde, c’est aussi, et par voie de conséquence, croire en l’existence en soi de l’objet, cela pose le problème de la permanence des objets, et donc celui du temps, qui, par définition, fait que l’identité n’existe pas.

Certes, nous pouvons très bien admettre l’existence d’objets en dehors de nos impressions, mais ainsi que nous l’avons déjà laissé entendre, ces objets ne peuvent pas être connus. Aussi faut-il nécessairement qu’il existe un principe qui nous permette de passer d’impressions changeantes, à la conception d’une continuité et d’une certaine permanence du monde. Et ce principe ne peut être que l’imagination, qui seule peut palier à ce constat de discontinuité que nous livre la raison. En effet, l’immense avantage de l’imagination par rapport à une mémoire contrainte de garder l’ordre des impressions, est d’être libre: même si elle ne peut créer d’idées entièrement nouvelles, elle peut du moins jouer avec les idées déjà présentes en notre esprit, et les ordonner de façon plus ou moins délirante, mais toujours suffisamment solidement pour que l’on puisse considérer l’illusion qui en découle comme une vérité.

L’imagination est ce qui permet à la connaissance humaine de se former en une démarche libre à partir des données des sensations et de ne pas être une simple soumission face à une nature que nous nous contenterions de reproduire. C’est grâce à elle que nous pouvons considérer le tout infini au moyen d’idées particulières, que nous pouvons particulariser l’absolu en le réconciliant avec la limite. La faculté des images est donc synthétique et seule capable de produire les objets dont nous avons conscience. D'un point de vue extrême, nous pourrions même presque dire que "poser une image, c’est constituer un objet en marge de la totalité du réel, c’est tenir le réel à distance s'en affranchir, en un mot, le nier" (Sartre; L’imagination; p.232).

Mais si l’imagination ne se contente effectivement que de jouer avec les idées en les ordonnant de façon particulière, la croyance en l'illusion qui découle de son activité ne peut quant à elle, être obtenue que si la connexion qui est effectuée entre les idées obéit à une certaine structure. Car si cette connexion n’était qu’ hasardeuse et délirante, nous sombrerions très vite dans la folie. Or, « même dans nos rêves, nous trouverons que l’imagination ne courrait pas tout à fait à l’aventure, mais qu’il y avait toujours une connexion entre les différents idées qui se succédaient » (Hume; Essais sur l’entendement humain; p. 59). Et les connexions qui sont ainsi réalisées semblent se faire selon trois grands types d’associations: par la ressemblance; par la contiguïté dans le temps et dans l’espace, ou par la relation de cause à effet, sachant que cette dernière serait la plus importante puisque ce serait grâce à elle que nous pourrions prévoir, et donc maîtriser le futur. La causalité ne serait d’ailleurs rendue possible que par l’habitude et la répétition, qui ferait naître en nous une tendance à attendre certains effets à partir de causes précises.

Il apparaît donc que l’imagination est tout à la fois principe du monde (c’est en effet elle qui semble en poser les structures), et condition d’intégration de l’homme dans le monde, puisqu’en posant les structures du monde, elle pose en même temps les principes de l’existence du sujet.

 Conclusion:

Une conception telle que celle que nous venons de développer peut aujourd’hui paraître dépassée, et courir le risque de se voir accusée d’éclectisme. Pourtant nous n’avons fait ici que nous situer dans une ligne de pensée depuis longtemps déjà inaugurée, et que la phénoménologie contemporaine n’a de cesse d’entretenir lorsqu’elle définit le monde comme un événement purement humain, et l’homme comme un «être-au-monde»: Kant lui-même n’avait-il pas considéré que le monde comme système achevé du réel n’était qu’une illusion?

En fait, ce qui peut gêner n’est pas tant la notion d’illusion que les conséquences d’un tel raisonnement qui, presque inévitablement, nous conduit à reconnaître autant de monde qu’il y a de sujets particuliers, et qui rend donc, nous l’accordons, relativement difficile l’affirmation de valeurs universelles.

Mais avant d’affirmer la suprématie des mathématiques, ne faut-il pas justement se demander comment celles-ci peuvent être possibles, et d’où nous vient ce pouvoir de les concilier avec ce que nous croyons être la réalité sensible? Peut-être est-ce même là la différence irréductible entre une spéculation philosophique qui n’a pas peur de ce qu’elle découvre, et une démarche scientifique qui, à force de vouloir la cohérence à tout prix, est prête à tout sacrifier pour voir ses calculs reconnus et affirmés comme les seules vérités...

© GUICHARD Jérôme.