L'opinion peut-elle constituer le principe d'une morale? 

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Introduction.

1ère partie.

2ème partie.

3ème partie.

Conclusion.

   

 Introduction:

Se demander si l'opinion peut ou non constituer le principe d'une morale, c'est déjà, de par le choix même des termes de l'énoncé, présupposer qu'il existe non pas UNE morale unique, parfaite et universelle, à laquelle l 'on pourrait référer en parlant de LA morale, mais plutôt une pluralité de systèmes moraux, indépendants les uns des autres, et a priori tous aussi légitimes les uns que les autres.
C'est également, avec l'introduction de la notion d'opinion, remettre en question certains modes d'être des différentes morales, dont on dit parfois qu'elles ont la religion pour auxiliaire, en envisageant un certain subjectivisme moral, dont on ne voit pas trace dans les divers systèmes moraux aujourd'hui existants.
Mais c'est aussi et surtout se demander jusqu'où nous pouvons étendre le relativisme moral sans faire disparaître la morale elle-même, et ce que l'on entend par le mot opinion si l'on décide d'accorder à cette notion une valeur morale.

 1ère partie:

Il est coutume, lorsque l'on parle de la morale, de la définir comme un ensemble de prescriptions destinées à régler la conduite des hommes, et tenues pour inconditionnellement valables. Or, il est une erreur à ne pas commettre lorsque l'on analyse une telle définition, à savoir, assimiler le terme " inconditionnellement " au terme " universellement ".
En effet, l'on ne peut parler d'une morale universellement valable, sans aussitôt entrer en contradiction avec la réalité, alors qu'il est tout à fait concevable qu'il puisse exister un ensemble de règles morales tenues pour inconditionnellement valables, c'est-à-dire sans aucune réserve, par un groupe d'individus donné. S'il existait une morale universelle, cela signifierait, en admettent qu'il existe aujourd'hui un nombre quelconque " n " de morales différentes, qu'il y aurait au moins " n-1 " morales en partie, ou totalement fausses. Ce nombre " n-1 " se justifie par le fait que la notion d'universalité n'a pas seulement un sens extensionnel, mais possède aussi une compréhension, puisqu'elle peut également renvoyer à une valeur intrinsèque de la règle morale, qui fait que justement cette règle est digne d'être universalisée.
Ainsi, il pourrait très bien y avoir, parmi ces " n " morales proclamées aujourd'hui, une morale véritable dont on ignorerait la valeur, tout comme il se pourrait qu'il n'y en ait aucune. C'est d'ailleurs en partie pour cette raison que Kant a pu, en réponse à une objection qui lui avait été faite quant à sa prétention d'instaurer un principe moral universel, proclamer que ce n'est pas parce qu'aucune action ne correspond à la norme qu'il faut pour cela abandonner la norme comme idéal de conduite. Nul ne sait en effet ce que l'avenir nous réserve, et peut-être qu'un jour l'on réussira à construire, ou l'on découvrira parmi les morales existantes, une morale digne d'être universalisée, à la condition cependant que l'on garde toujours en mémoire le fait que ce n'est pas parce qu'un système moral est universalisable que l'on doit en conclure qu'il est le seul possible.
Mais à notre époque, avons nous dit, il n'est possible de parler d'une morale universelle, c'est-à-dire de LA morale, sans devoir aussitôt rejeter pour fausses la plupart des morales existantes. Une simple constatation empirique suffit en effet à nous faire prendre conscience de l'existence d'un relativisme moral, illustré aussi bien par les conflits de plus en plus fréquents entre religions et sociétés, que par les débats menés au sein même des diverses sociétés, autour de thèmes aussi variés que la contraception, la peine de mort ou les manipulations génétiques.
Le plus intéressant dans un tel constat, c'est de s'apercevoir que, finalement, tous les points de vues, à partir du moment où ils sont soutenus par rapport à des règles précises, sont, pour peu que nous restions tout à fait objectifs, également acceptables. C'est qu'en fait, il ne nous est pas possible de condamner moralement un individu qui agit ou raisonne en fonction de ses propres convictions morales, même si celles-ci sont radicalement opposées aux nôtres, et ce parce qu'a priori, à partir du moment où elles correspondent à une certaine idée du bien, et de l'utilité publique, c'est-à-dire à partir du moment où non seulement elles ne nuisent pas aux sociétés qui les ont adoptées, mais où en plus, elles leur sont bénéfiques, toutes les morales se valent.
Dans de telles conditions, envisager que l'opinion puisse constituer le principe d'une morale, n'a rien de contradictoire en les termes, puisque le fait que l'opinion, non seulement ne comporte en elle aucun élément d'universalité, mais qu'en plus elle n'exclue même pas le risque d'erreur, n'est nullement incompatible avec le nombre actuel et la diversité des systèmes moraux. La difficulté, si difficulté il y a, viendrait plutôt de ce que l'opinion nous renvoie avant tout au domaine de la subjectivité, alors que la morale, définie comme un ensemble de règles destinées à régler la conduite des hommes, semble plutôt nous renvoyer à une extériorité objective. Aussi nous faut-il maintenant nous attacher à l'étude du mode d'être de la morale, afin de savoir si elle peut inclure en elle une part de subjectivité.

 2ème partie:

Prenons pour commencer l'exemple d'une certaine morale religieuse, dont nous nous apercevons qu'elle se présente sous la forme d'un ensemble de prescriptions, toutes formulées avec des opérateurs très caractéristiques du droit et de la loi : tu dois, il est défendu…etc. Ces prescriptions ou règles morales, se veulent inconditionnellement valables, c'est-à-dire qu'elles prétendent pouvoir régir toutes nos actions, sans jamais engendrer de conséquences contraires aux fins qui sont les leurs. Or, l'on s'aperçoit très vite que dans la pratique, les choses ne se passent pas toujours aussi simplement, et que, pour ne prendre l'exemple que de ce fameux " tu ne tueras point ", si nous l'appliquons face à un individu bien particulier qui représente un danger certain et imminent pour l'existence de l'humanité tout entière, ou même d'une seule personne, et que la seule solution pour l'empêcher de mener à bien ses projets soit de lui supprimer son droit de vivre, il semble qu'alors la loi morale peut, et doit être remise en question.
De toute façon, il n'existe plus guère que quelques régimes ou communautés religieuses qui prétendent encore aujourd'hui maintenir en morale des prescriptions aussi catégoriques que celles du Décalogue, la réalité ayant, depuis longtemps déjà, prouvé le décalage entre morales pratiques et morales théoriques, ainsi que le fait qu'une morale, si elle n'est pas suffisamment souple, ne peut espérer aucune universalisation, puisqu'il apparaît dangereux de vouloir, à tout prix, maintenir un principe s'il n'est pas adapté à la situation dans laquelle on se trouve.
Par ailleurs, si l'on demande à ceux qui prétendent que ces lois sont inconditionnellement valables, pourquoi ils les jugent telles, ils répondent que c'est en vertu de leur foi religieuse. Nous nous demandons alors ce qu'est la foi, et nous en trouvons cette définition élaborée par un concile du Vatican : " c'est une vertu surnaturelle par laquelle, Dieu inspirant et sa grâce aidant, ils croient, non pas à cause d'une vérité intrinsèque saisie à la lumière de la raison naturelle, mais à cause de l'autorité même de Dieu révélant, qui ne peut ni se tromper, ni tromper, que ce qu'il a révélé est vrai ". Nous comprenons alors que des règles morales adoptées dans ces conditions ne peuvent évidemment tolérer aucune exception, d'autant qu'elles sont posées là, comme des principes incontournables, sans même permettre une analyse préalable, et que, malgré le respect que nous devons aux fins qu'elles visent, nous pouvons dire qu'elles sont insatisfaisantes.
Il faut, avons nous dit plus haut, savoir, même en morale, s'adapter aux différentes situations dans lesquelles on se trouve, et ne pas suivre " naïvement " une règle morale qui risquerait de produire l'inverse de ce qu'elle cherchait initialement. Comment alors pouvons-nous être sûrs de la moralité de nos actions si les règles morales sont à ce point relatives, et s'il existe des situations où agir moralement peut signifier transgresser les règles morales ? Car c'est bien là la spécificité de toute règle morale, à savoir de pouvoir, au même titre que n'importe quelle prescription juridique, être transgressée.
Or, ainsi que nous le rappelle très justement Descartes au début de sa troisième partie du discours de la méthode, le doute est quelque chose qui n'est pas permis en morale. C'est pour cette raison qu'il préfèrera, malgré son soucis de vérité, se constituer une morale par provision, dont il définit ainsi la première maxime : " Obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre " (Discours ; III).
Une telle maxime nous montre bien qu'il doit y avoir une limite à notre conformisme, et qu'en certains cas, il faut nécessairement repasser par l'intériorité individuelle - passage ici réalisé par le choix et la désignation des plus sensés - pour pouvoir nous décider dans nos actions. L'on peut cependant reprocher à Descartes de ne sortir du conformisme que mieux y retourner, puisque sa conduite sera réglée sur les opinions d'autrui et non sur les siennes. Or, " parce que la nécessité des affaires nous oblige souvent à nous déterminer, avant que nous ayons eu le loisir de les examiner si soigneusement " (Descartes ; méditation VI), nous n'avons pas toujours le temps de nous référer à un critère extérieur de morale, et, dans de nombreuses situations, nous n'avons aucune autre solution que d'agir selon notre propre opinion, en espérant qu'elle soit conforme aux fins générales de toute morale. Mais cela nous permet-il d'envisager une systématisation de cette méthode ?
En fait, après avoir montré que l'opinion n'était nullement incompatible avec le relativisme moral qui règne aujourd'hui, et encore moins avec la nécessité d'une morale de situation, il nous reste maintenant à définir ce que c'est que l'opinion, pour pouvoir conclure sur notre sujet.

 3ème partie:

Donner une définition à la fois générale et objective de l'opinion, c'est dire qu'elle est un jugement ou une façon de voir que l'on adopte, sans avoir la certitude d'être dans le vrai.
Si l'on considère l'opinion comme étant l'expression d'un sentiment purement personnel face à un problème précis, et que nous la transposons au niveau de la morale pour en faire un principe garant de la moralité de nos actions, nous sommes alors obligés de développer le relativisme moral jusqu'à son extrême, et de rejeter tout espoir d'universalité d'une morale, à moins bien sûr que l'on ne décide de dire qu'il existe en nous un sentiment moral inné qui nous dirige en nos actions, et dont les valeurs se retrouvent en chaque individu. Mais une telle allégation est, ainsi que le fait remarquer Kant dans l'Analytique de la raison pratique, une contradiction dans les termes, puisque l'on ne peut avoir d'inquiétude morale que si nous connaissons d'abord l'obligation qui détermine a priori nos actions.
Il existe pourtant une autre définition du sentiment moral, qui, lorsque l'on se situe au niveau de ce que J. Rawls appelle la " morale de groupe ", permet d'éviter une telle critique. Le sentiment moral renvoie alors au résultat d'un ensemble de relations à autrui. Et c'est peut-être plus en effet dans le domaine de l'intersubjectivité que dans celui de la pure subjectivité, qu'il faut chercher à définir l'opinion, si nous voulons comprendre en quoi elle est susceptible de pouvoir constituer le principe d'une morale.
S'il est vrai que, selon la définition d'André Lalande, l'opinion est " un état d'esprit consistant à penser qu'une assertion est vraie, mais en admettant qu'on se trompe peut-être en la jugeant telle ", cela signifie qu'elle est totalement différente du simple sentiment, en ce que nous ne la défendons que durant le temps où nous la croyons vraie, et que nous sommes prêts à en changer si son inexactitude nous apparaît, alors que nous défendons notre sentiment avec passion, sans jamais rien concéder qui puisse l'ébranler. Alors que l'opinion peut être quelque chose que je partage avec un plus ou moins grand nombre d'hommes, le sentiment m'est exclusivement propre, et n'a aucune chance d'aboutir à un consensus.
Bien sûr, l'opinion est ce qui nous rend capable de nous déterminer là où nous n'avons aucune certitude, mais c'est avant tout un mode de coexistence des individus entre eux : par l'intermédiaire de débats d'opinions, nous pouvons dialoguer entre nous, et de cette habitude du dialogue naît en nous l'habitude de toujours tenir compte de ce que peuvent être les opinions d'autrui.
En fait, nous n'accordons de valeur à nos propres opinions que parce que nous avons déjà vécu un certain nombre d'expériences qui nous ont instruits à leurs propos, et nos opinions ne sont finalement que le résultat de notre intégration à la société, même si c'est par elle que nous acquérons notre individuation. En effet, en cherchant à être reconnu comme une personne, l'individu est conduit à être une personne comme tout le monde, et pour cela, sa condition sociale, une fois pensée et acceptée, est voulue par lui la première source de ses opinions. Par-là, il découvre peu à peu un ordre immanent à lui-même, une autorité morale dont il sent qu'il dépend et qu'il choisit d'accepter pour se voir intégré à la société.
Dans ces conditions, pouvons-nous faire de l'opinion un principe régulateur de notre existence ? Son instabilité, dont nous savons maintenant qu'elle est issue des variations de la pensée d'autrui, n'est-elle pas un obstacle ? Il semble que non.
N'avons-nous pas en effet dit plus haut qu'il n'existe pas aujourd'hui de morale universelle, mais plutôt une pluralité de systèmes moraux, indépendants les uns des autres, et tous aussi valables les uns que les autres, à partir du moment où ils ne nuisent pas aux sociétés qui les ont adoptés. Or, ayant défini l'opinion comme le résultat d'une insertion de l'individu dans la société, rien ne nous empêche plus de faire d'elle le principe d'une morale, puisqu'elle se fait elle-même un devoir de se conformer à la société.
Par ailleurs, l'opinion a l'avantage d'être susceptible d'évoluer, et est suffisamment souple pour pouvoir s'adapter aux différentes situations. Même si elle prétend au départ à un certain conformisme, l'opinion reste la propriété de l'individu, et celui-ci ayant conservé son libre arbitre, il peut toujours modifier son action et son jugement si cela s'avère nécessaire.

 Conclusion:

Ainsi donc, rien ne s'oppose à ce que l'opinion puisse constituer le principe d'une morale. Peut-être même pouvons nous aller jusqu'à dire que l'opinion est souvent bien plus morale que la morale établie elle-même, en ce qu'elle n'a pas la prétention d'être inconditionnellement valable. Et si " la vraie morale se moque de la morale ", ce n'est pas au sens où Pascal l'entendait, mais bien plutôt pour les raisons que nous venons d'invoquer. Car la morale n'est pas quelque chose d'éternellement établi, mais a besoin au contraire d'être sans cesse révisée, au rythme de l'évolution de la société, et seule l'opinion semble pouvoir lui garantir la dynamique nécessaire.

© GUICHARD Jérôme.