La Philosophie peut-elle dépasser l'expérience?

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Introduction.

1ère partie.

2ème partie.

3ème partie.

Conclusion.

   

 

 Introduction:

"Toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences". (Descartes; Principes; Préface).

En nous présentant sous cette forme la philosophie, Descartes veut nous présenter celle-ci comme un ensemble bien ordonné des connaissances de l'homme sur lui-même et sur le monde.

Mais, si nous reprenons mot pour mot sont propos, si nous suivons sa métaphore, nous sommes amenés à conclure que ce que nous voyons de l'arbre, à savoir l'ensemble de toutes les sciences, ne saurait en aucun ces exister s'il n'y avait, le précédent dans l'ordre du développement des connaissances, ces racines qui, enfouies sous la surface du sol, et sans cesse recouvertes par une épaisseur toujours croissante d'humus, de résidus de science, nourrissaient, fortifiaient et donnaient vie à l'arbre tout entier.

Or, c'est un fait, l'expérience, si nous entendons par là ce que nous livrent les sens de la façon la plus directe, ne nous fait connaître clairement de cet arbre que ce qui dépasse de la surface du sol, c'est à dire la physique et toutes les autres sciences. Des racines nous ne connaissons rien: elles restent cachées à l'expérience sensible.

Pourtant, nous les supposons là, nous les posons constamment à l'origine des sciences car elles sont les principes dont nous avons besoin pour enraciner nos connaissances dans le monde, pour légitimer notre expérience.

De quel droit agissons-nous ainsi?

La philosophie peut-elle se justifier par des principes métaphysiques?

Pouvons-nous véritablement prétendre à l'existence et à la pratique d'une philosophie première, science des premiers principes, des réalités séparées et immuables, de l'être en tant qu'être, qui, semble-t-il, échappent à l'expérience?

 1ère partie:

La philosophie, depuis ses origines, accepte pour synonyme la philomathia, c'est-à-dire qu'au delà de l'amour de la sophia, à la fois science et sagesse, réside en le philosophe un désir d'apprendre, une volonté de connaître, qui marque sa différence d'avec les dieux et d'avec les ignorants: les premiers ne philosophent pas puisqu'ils sont déjà savants, les seconds ne désirent pas devenir savants puisqu'ils croient l'être déjà. (Platon; Banquet; 204a).

Si telle est donc la nature de la philosophie, il faut admettre qu'elle ne se présente pas à l'homme comme une faculté innée, mais qu'elle demande de la part du sujet une démarche volontaire et construite, pour être exercée. Elle est donc une certaine façon d'aborder le monde dans son ensemble, un idéal de vie déterminé par un mode précis d'appréhension et d'usage de la connaissance. Or, dirons-nous, la philosophie ainsi qualifiée ne peut prendre sa source que dans et par l'expérience, puisque pour que puisse être mis en éveil notre pouvoir de connaître, il faut nécessairement que nos sens soient frappés par quelque chose. L'acte de chercher à connaître, le désir d'apprendre, ne peuvent naître que de l'action des objets extérieurs sur nos sens: il suffit en effet pour le prouver de supposer au commencement de l'âme une table rase, pour s'apercevoir aussitôt que les matériaux qui constituent le fond de nos connaissances et de nos raisonnements, ne peuvent provenir que de l'expérience.

Dès lors, toutes nos connaissances naissent avec l'expérience et en dérivent, selon un processus qu'il nous faut ici évoquer: nos sens, frappés par les objets extérieurs, font entrer dans notre âme des perceptions distinctes des choses, des idées. C'est ce que l'on nomme la sensation; Par suite, notre âme applique à ces idées un certain nombre d'opérations, de la perception desquels l'entendement tire à son tour ses propres idées, que les objets extérieurs n'auraient pas pu lui fournir. "Telles sont les idées de ce que l'on appelle percevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir, et toutes les différentes actions de notre âme, de l'existence desquelles (...) nous recevons des idées aussi distinctes que celles que les corps produisent en nous lorsqu'ils viennent à frapper nos sens". (Locke; Essai philosophique concernant l'entendement humain).

Un tel processus, si nous le concilions soigneusement avec la notion d'accoutumance, ce "grand guide de la vie humaine", ce principe qui fait que notre expérience nous sert, - lui seul en effet nous permet d'attendre dans le futur une suite d'évènements semblable à celle du passé -, doit donc finalement rendre compte à la fois de l'origine de la possibilité de réalisation d'une philosophie définie comme désir de connaître, et des limites à donner à cette philosophie.

L'expérience est là, qui explique tout et qui seule rend possible la philosophie: rien ne sert dès lors de s'attacher à l'étude de sujets dont nous savons que, parce qu'ils ne sont pas livrés par l'expérience, ils resteront inévitablement et absolument inaccessibles à l'entendement.

Il y a pourtant, dans la conception que nous venons de développer, une faille qui semble bien impardonnable: la table rase.

De celle-ci en effet, bien que constituant l'étape initiale du processus de connaissance empiriste, nous pouvons affirmer qu'elle n'est qu'une simple hypothèse de départ, invérifiable, car représentant un état impossible à expérimenter. De là, rien ne nous empêche plus de concevoir l'existence d'un certain nombre de principes antérieurs à et donc indépendants de, l'expérience.

Cette faille est un fait important, car à partir d'elle, il nous est permis de supposer que la connaissance n'est pas entièrement dépendante de l'expérience, et que notre désir de connaître peut s'appliquer à des principes supérieurs, accessibles par d'autres moyens, par d'autres chemins que la simple physique. Non pas qu'il faille nier que l'expérience soit nécessaire pour que l'âme puisse penser, mais il est permis, voire même légitime, d'admettre que l'âme renferme en elle, dès l'origine, un certain nombre de principes nécessaires à la saisie des expériences et par conséquents anérieurs à l'expérience: substance, un, même, cause, perception, raisonnement, semblent être de cette sorte.

Il semble donc qu'à ce moment de notre développement, il nous soit nécessaire de distinguer entre une simple connaissance empirique et une autre forme de connaissance qui, par abstraction de la perception sensible, et par suite de l'expérience en général, nous permettrait d'atteindre les principes même de toute connaissance.

Mais qu'en est-il dès lors d'une telle philosophie? Quelle vérité, quelle certitude, quelle valeur accorder à une telle démarche cognitive, dont nous venons de dire qu'elle ne vise plus la connaissance du sensible, mais la connaissances des principes antérieurs à l'expérience sensible.

 2ème partie:

Rien ne nous empêche, avons nous dit, de croire qu'il puisse exister un certain nombre de principes qu'il nous faut connaître, et qui pourtant seraient indépendants de l'expérience sensible, tout en lui étant nécessaire. Reste néanmoins à préciser sous quelle forme, sous quel mode ils se donnent à connaître. Sont-ce des idées innées ou bien des connaissances a priori?

Par l'expression "idées innées", il semble qu'il convienne de traduire ce "quelque chose" qui diffère de la faculté de penser tout en naissant avec le sujet pensant lui-même, c'est-à-dire une idée qui, bien que naturellement inscrite en notre âme dès la naissance, ne se dévoile à nous que dans la "contemplation réflexive que l'esprit a de lui-même". (Descartes; Règles pour la méditation de l'esprit; XII).

Admettre leur existence, c'est admettre la toute puissance d'une philosophie qui, par le simple moyen de la réflexion, serait à même d'accéder aux vérités les plus profondes, aux premiers principes eux-mêmes, et ce sans risque d'erreur, pour peu que ce qu'elle considère comme les suprêmes vérités lui apparaisse sur le sens mode de l'évidence.

On comprend mieux dès lors, comment l'arbre que Descartes nous dépeint peut se targuer de résister aux attaques des sceptiques grâce à la seule force de ses racines: la métaphysique dont ce dernier nous parle semble en effet infailllible, car les vérités sur lesquelles elle s'appuie semblent elles-mêmes d'une telle évidence qu'elles suffisent à elles seules pour fonder toutes les sciences ultérieures.

La philosophie, vue sous cet angle, semble donc bien pouvoir s'affranchir de l'expérience.

Mais de quel droit pouvons nous prétendre prouver l'existence de telles idées innées? Comment pourrions-nous voir de la vérité là où notre démarche cognitive ne peut justement trouver que de l'évidence, sachant que celle-ci est avant tout fondée sur l'intériorité, et que, en tant que telle, elle s'oppose à la clarté discursive dont a besoin le philosophe dans sa quête de savoir? Le philosophe, affirmons le, n'est pas un simple mathématicien: l'évidence "2+2=4" (qui n'est d'ailleurs telle que sous réserve que Dieu ne soit pas trompeur), ne lui suffit pas pour affirmer l'infaillibilité de sa démarche.

Il n'en reste cependant pas moins que, même si aucune connaissance ne précède l'expérience et que toutes commencent avec elle, il n'est en rien nécessaire que toutes en dérivent. Aussi, à défaut de pouvoir affirmer l'existence d'idées innées (la plupart sont saisies par l'absurde), et donc, à défaut de pouvoir prouver leur véracité, nous préfèrerons poser l'existence de concepts ou de formes a priori pour expliquer la possibilité des sciences.

En effet, si nous nions l'a priori lui-même, cela reviendrait à nier l'universalité, et par conséquence la science en général, en ramenant toute connaissance à la contingence et à la particularité de l'expérience empirique; mais ce serait également nier la possibilité même de l'expérience en ne reconnaissant pas les formes a priori de l'intuition (Espace et Temps), sans lesquelles notre sensibilité ne serait d'aucune utilité.

La différence essentielle entre l'affirmation de l'existence d'idées innées et celle de l'existence de concepts et formes a priori, c'est que dans la premier cas l'on veut légitimer et valoriser une spéculation philosophique qui prétendrait atteindre la connaissance de l'absolu, une métaphysique comme science suprême et infaillible, alors que dans le second cas, l'on se contente de dire que, bien que la philosophie ne soit pas entièrement tributaire de l'expérience, et ce grâce à la potentialité des concepts a priori, ses incursion en dehors du cadre des limites de l'expérience possible, ne sont susceptibles d'aucune certitude rationnelle.

Est-ce à dire qu'il faille refuser à la philosophie toute spéculation métaphysique? Les racines qui permettent à l'arbre de la philosophie de survivre ne sont-elles que le symbole de la connaissance rationnelle pure?

 3ème partie:

Nous nous sommes jusqu'à présent servis, pour asseoir notre raisonnement, de cette synonymie que nous avions vu transparaître dans le Banquet de Platon, entre philosophia et philomathia. Aussi sommes nous partis du principe que la philosophie pouvait se traduire en une seule expression: désir d'apprendre, désir de savoir, et nous avons tenté de montrer qu'ainsi définie, la philosophie ne pouvait dépasser l'expérience que pour autant que le savoir qu'elle tirait d'une telle démarche était un savoir réel, c'est-à-dire certain. Mais est-ce bien là la seule finalité de la philosophie?

En quel sens Kant, malgré la critique virulente qu'il a faite d'une métaphysique comprise comme science de l'absolu, a-t-il pu néanmoins affirmer que "sans la métaphysique, il n'y aurait pas de philosophie"?

Bien sûr, la métaphysique transcendante (au sens kantien) est impossible, mais cela ne signifie pas que l'on doive pour autant abandonner l'idée qui toujours demeure en nous qu'il puisse exister un supra-sensible, une chose en soi. Ce n'est pas là qu'une simple chimère. Simplement, il ne faut pas faire d'elle la connaissance absolue, mais au contraire voir en elle le fondement de la conscience que nous avons de la relativité de notre connaissance. Car, grâce à l'idée d'une intuition intellectuelle divine, s'inscrit en nous la certitude de notre finitude, laquelle fait naître en notre esprit cette inquiétude métaphysique qui seule peut nous tirer de notre profond sommeil dogmatique.

L'erreur de beaucoup de contemporain est d'avoir affirmé que, parce que la raison est inutile en métaphysique (la vérification est en effet impossible), et donc que cette dernière releverait plus du sentiment que de la science, il fallait lui ôter toue valeur. Est-ce à dire que l'art en général doit lui aussi être renié, dévalorisé jusqu'à l'abandon et l'oubli pur et simple?

La comparaison n'est pas dénuée de sens: qu'est-ce qui fait donc qu'à la lecture de Descartes, de Leibniz ou de Malbranche, nous nous interrogeons encore? Sûrement pas les vérités certaines dont ils prétendent nous instruire, mais bien plutôt l'image qu'ils nous livrent de l'univers et qui, par delà notre rationalité, excite notre intelligence et la met en oeuvre.

La métaphysique, comme l'art, transforme, transfigure la réalité en nous procurant l'illusion d'en comprendre le dessein. D'elle, naît un nouveau rapport au monde, souvent fécond pourvu que nous ne le prenions pas trop au sérieux. L'illusion, l'imagination, mêmes poussées jusqu'au délire, peuvent être ingénieuses et productrices. L'important n'est pas le semblant de vérité que nous croyons y voir transparaître, mais bien plutôt ce quelque qui fait que notre intelligence s'emballe, et sort, dans son élan, du droit chemin de la vérité scientifique.

Certes, la métaphysique n'est pas capable d'un savoir, et jamais elle ne nous permettra d'agir sur la réalité, mais de toute façon, ce n'est pas là ce qu'on lui demande. le philosophe n'est pas et ne doit pas prétendre correspondre à la description moderne du savant. Les vérités que le premier cherche ne sont plus celles du second, car le philosophe, n'en déplaise à certains, n'étudie pas la même réalité que le savant. Jamais la philosophie ne pourra se targuer d'avoir un pouvoir quelconque sur la nature. Jamais non plus, d'après ce que nous venons d'en dire, sa vérité ne sera celle de la réalité. Et pour cause, le philosophe est au delà de la réalité et donc par delà le vrai et le faux.

En d'autres termes, et avant de conclure, nous dirons du philosophe qu'il cherche par l'usage de la raison et à la faveur du doute, à s'évader de la réalité et donc de l'expérience, en élaborant des systèmes non pas vrais mais plausibles, desquels il tire matière à calmer ses angoisses et celles de quelques autres, et enfin grâce auxquels il légitime les efforts de tous à faire valoir les exigences du coeur allié à la raison.

 Conclusion:

Parce que jadis l'on concevait la sagesse comme l'amour de la vérité, comme la tentation du savoir, d'aucuns ont cru bon d'interdire à la philosophie toute aventure au delà de l'expérience. Il ne fallait plus croire mais être sûr; il ne fallait plus spéculer mais mesurer et démontrer.

Aujourd'hui, la tendance doit s'inverser: la philosophie est bien sûr toujours amour de la sagesse, mais là où la sagesse commandait de chercher la vérité pour construire les sciences par delà les croyances, elle commande maintenant de se libérer des sciences pour retrouver un peu de croyance.

La philosophie doit dépasser l'expérience.

© GUICHARD Jérôme.