Y-a-t-il nécessairement du religieux dans l'art ? 

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Introduction.

1ère partie.

2ème partie.

3ème partie.

Conclusion.

   

 

 Introduction:

"La science, l'art, la philosophie, n'ont de valeur qu'en tant qu'elles sont religieuses, c'est-à-dire en tant qu'elles fournissent à l'homme le pain spirituel que les religions lui fournissaient autrefois et qu'elles ne peuvent plus lui donner" (Oeuvres; I; 219). En risquant une telle affirmation, Renan semble faire bien peu de cas soit de la religion, soit de l'art. Car, s'il est possible d'affirmer que la philosophie naquit du déclin des Dieux, et la science de la ruine de la religion -l'une et l'autre sont en effet des disciplines relativement récentes dans l'histoire de l'humanité, et la religion, du moins en Occident,s'est vus très fortement affaiblie par le passage progressif du polythéisme au monothéisme-, il est en revanche plus audacieux, voire aventureux, de subordonner la valeur de l'art à la déchéance de la religion.

Une telle sujétion revient en effet ou bien à alléguer que la religion ne remplit plus son office depuis des millénaires, ou bien que l'art n'a acquis sa valeur que très récemment. Or, l'existence tant des peintures rupestres de la préhistoire, que du Sphinx de la pyramide de Khephren ou de l'Aphrodite de Cnide, nous assure que l'art est une discipline plusieurs fois millénaire, et l'histoire, que le règne de la religion n'est pas encore tout à fait tombé en désuétude.

L'affirmation de Renan est donc fausse si nous la considérons d'un point de vue purement historique: l'art n'est pas ce qui succède à la religion en palliant ses insuffisances.

Mais Renan pose aussi comme un fait que l'art, pour ne nous intéresser qu'à ce dernier, n'a de valeur qu'en tant qu'il est religieux. Or, si nous entendons par "religieux" ce sentiment du sacré, ce rapport à une instance ou valeur supérieure et comme transcendante dont il peut parfois nous sembler faire l'expérience, il faut alors comprendre que l'art n'a de valeur qu'en tant qu'il renvoie à quelque chose d'extérieur à notre raison et qui nous dépasse, qu'en tant qu'il nous fait nous tourner vers un idéal, vers une valeur que nous sommes comme invités à vivre.

Une telle affirmation semble donc poser que pour que l'art existe véritablement, il faut qu'il ait en son essence une part de religieux. Mais y-a-t-il nécessairement du religieux dans l'art? Quelle est la véritable fonction de l'art?

1ère partie:

L'opinion la plus courante que l'on se fait de la fin que se propose l'art, est qu'elle vise à imiter la nature, c'est-à-dire que l'art aurait pour but et pour fonction d'en rendre au mieux l'essence, l'ordre et l'organisation. C'est ainsi que la valeur de l'oeuvre d'art résulterait essentiellement du degré de ressemblance de la copie au modèle, et que l'artiste ne serait pas créateur mais artisan, technicien plus ou moins doué.

Plus grande serait la perfection de l'illusion, et plus grande serait la valeur de l'oeuvre d'art: les raisins peints par Zeuxis, qui depuis l'Antiquité sont donnés pour modèle de la perfection d'une reproduction sous prétexte que même les pigeons ont eu un jour envie de les goûter, sont la preuve d'une telle perfection.

Pourtant, il est tout à fait impossible que ce soit là la seule et unique valeur de l'art: non seulement rien ne justifie que l'on perde son temps à simplement imiter quelque chose qui existe déjà indépendamment de nous, mais encore, le but qui serait de re-produire un objet de façon parfaitement identique à un modèle est tout à fait impossible à atteindre. L'art, s'il ne se réduisait qu'à cela, n'aurait aucune valeur, et il en aurait d'autant moins que le modèle auquel il se réfère est condamné à disparaître. Qu'en est-il en effet de la valeur d'une pure imitation lorsque l'on ne peut plus la confronter à son modèle?

Il est cependant possible de voir en l'imitation non pas simplement une reproduction fidèle de la forme apparente d'un objet, et que nous nommerons la mauvaise imitation, mais aussi une volonté de retranscrire le principe créateur de l'objet matériel, l'esprit du modèle. Car, par delà les apparences, l'artiste veut aussi retranscrire le vrai, et pour cela, il fait appel à son imagination pour rendre des formes et une atmosphère permettant de faire surgir dans la conscience le sentiment d'un quelque chose qui serait caché derrière les apparences du modèle.

En ce sens, l'art devient la médiation nécessaire à une objectivation par le sujet d'un absolu qui échappe à sa raison, mais qu'il pressent. Ce qui fait alors la valeur d'une oeuvre d'art, ce n'est donc plus la pureté et la régularité des traits qui la composent, mais son degré d'approche de la nature intime de la chose, la façon dont l'artiste a saisit et retranscrit l'essence du modèle, son caractère universel.

Ce qui importe donc dans une oeuvre d'art, ce n'est point sa simple matérialité. Certes, elle reste sensible, mais ce qu'elle présente à notre sensibilité est de l'ordre de l'idéal et non plus de la pure réalité matérielle. Elle tente de retranscrire sur un mode sensible ce qui auparavant était de l'ordre du suprasensible, et, ce faisant, l'art revêt un caractère religieux.

Celui qui reproduit un objet en le peignant ou en le sculptant, ne le fait pas simplement pour imiter la nature; il le fait parce qu'il a conscience de quelque chose d'ultime dans l'être, de sacré, et son désir est d'objectiver cette conscience en l'exprimant dans une oeuvre.

L'art, lorsqu'il est reproduction d'un modèle, contient donc nécessairement une part de religieux, faute de quoi il n'est que caricature d'un objet, mauvaise contre-façon. Mais se limiter à une conception de l'art comme reproduction, bonne ou mauvaise, d'une nature extérieure, se contenter de l'inféoder au "schème de l'imitation", serait une erreur. Car dans une telle optique, aucune place n'est faite, aucune valeur réelle n'est accordée à la création. Or, l'artiste n'est pas simplement imitateur; on le dit aussi créateur. Qu'elle valeur accorderons-nous dès lors à une création sans modèle?

 2ème partie:

Parler des oeuvres d'art comme fruits de la pure créativité humaine, c'est courir le risque de se voir objecter qu'ainsi définies, elles n'ont aucune valeur véritable puisqu'elles échapperaient à une pensée rigoureuse, en ce qu'elles naîtraient d'un imagination chaotique et d'un sentiment particulier, pour agir ensuite sur une autre imagination et produire un autre sentiment.

Mais, une telle affirmation perd de sa force dès lors que l'on s'intéresse aux jugements que les individus portent sur une oeuvre d'art: ceux-ci ne sont pas relatifs. Au contraire, ils apportent la preuve d'un accord, d'une adhésion universelle dans la reconnaissance du beau (que cela soit la beauté dans une imitation ou la beauté dans une création sans modèle objectif).

L'oeuvre d'art, même conçue comme création, même issue d'une imagination et d'une subjectivité particulières, porte en elle de l'universel et revêt une valeur objective.

Kant ne définissait-il pas le goût comme un sens commun et le beau comme "ce qui plaît universellement sans concept" (Critique de la Faculté de Juger)? N'a-t-il pas ajouté un peu plus loin que "la nécessité de l'adhésion universelle, qui est conçue en un jugement de goût, est une nécessité subjective qui, sous la supposition d'un sens commun, est représentée comme objective"?

C'est que la création artistique, là encore, n'acquiert pas sa valeur de l'objet ou de la forme qu'elle revêt, mais de ce qu'elle exprime, par delà le sensible, une universalité. Tout se passe comme si l'art et le jugement qui lui correspond nous ouvrent les portes d'un absolu que la nature nous tait.

Pourtant, l'on peut encore objecter que le sentiment du beau n'a pas besoin de l'art pour exister, et qu'il peut se rencontrer simplement face à la nature; que dans les deux cas, nous retrouvons ce caractère religieux, ce sentiment d'une valeur ou d'une instance à la fois immanente et transcendante de laquelle nous voudrions participer.

Nous répondrons qu'il existe une différence irréductible entre le beau naturel et le beau artistique. Pour cela, nous préciserons tout d'abord que l'on se contente de regarder la nature, alors que l'on contemple une oeuvre d'art, au sens où l'on pose rapidement les yeux sur un objet naturel, au lieu que l'on admire longuement un chef d'oeuvre, non seulement avec les yeux du corps, mais aussi avec les yeux de l'esprit.

Ensuite, nous dirons qu'en tant que création de l'esprit, et donc en tant qu'expression de notre liberté, l'oeuvre d'art est plus élevée que la nature et donc que la beauté qu'elle exprime est plus élevée que la beauté naturelle. Reste cependant encore un problème. Certes, la façon dont nous nous comportons et dont nous réagissons face à une oeuvre d'art laisse à penser que nous en avons une approche quasi-religieuse, qu'il y a forcément du religieux dans notre rapport à l'oeuvre d'art. Mais est-ce suffisant pour pouvoir affirmer qu'il y a nécessairement du religieux dans l'art? Le caractère religieux est-il simplement quelque chose que nous apportons après-coup à l'oeuvre quand nous la réalisons ou la contemplons, ou bien le caractère religieux est-il inclus dans l'essence même de l'art? L'art n'est-il pas nécessairement création et la création nécessairement et essentiellement "religieuse"?

 3ème partie:

Si nous considérons la musique où la poésie, il est évident que nous avons à faire à de pures créations de l'esprit, à de pures expressions de notre intériorité, en ce que ce ne sont pas des entités matérielles, et en ce qu'elles exigent simplement pour exister que l'on mette en elles nos sentiments et notre subjectivité.

A propos de la peinture en revanche, et pour tous les autres arts figuratifs, il semble que l'accusation de simple imitation puisse empêcher qu'on leur accorde le statut de pures créations. Est-ce légitime? Nous répondrons que non et nous nous appuierons pour cela sur l'exemple du portrait.

Pour que le portrait soit lui aussi une véritable oeuvre d'art, il faut non pas seulement qu'il soit proche de la réalité ou forme extérieure du modèle, mais aussi qu'il porte en lui l'empreinte de l'intériorité, de la spiritualité de ce dernier. Or, ceci n'est réalisé que si le peintre réussit à représenter non pas l'image physique, mais l'image du caractère de l'individu, de son essence propre. Cette essence n'étant pas directement visible, elle ne peut être que ressentie par l'auteur. Et pour la rendre dans le portrait, le peintre doit nécessairement devenir créateur, car ce n'est qu'une fois qu'il l'a saisie, travaillée et retranscrite qu'elle peut devenir sensible dans une oeuvre matérielle. Il en va de même en sculpture et en architecture. L'artiste est nécessairement créateur, et l'art création.

Or, qu'est-ce que la création artistique? Comment est-elle possible?

De ce que nous venons de dire, nous pouvons conclure que l'art, aussi bien que ses oeuvres, sont de pures productions de l'esprit et donc, nécessairement, de nature spirituelle. Aussi, les créations de l'art sont des projections de l'esprit dans une extériorité, projections dans lesquelles l'esprit lui-même se retrouve, puisque celles-ci lui appartiennent. Mais la difficulté est de comprendre pourquoi l'esprit produit des oeuvres d'art.

Invoquer le hasard et les circonstances paraît guère satisfaisant, étant donné le besoin qui semble émaner de la création artistique. Il faut par conséquent chercher à quoi correspond ce besoin de création. Nous trouvons alors que l'homme a la conscience de posséder une double existence, l'une matérielle et l'autre spirituelle, mais qu'il ne se reconnaît vraiment que dans la seconde. Aussi tente-t-il de s'approprier le monde extérieur et donc son être matériel en se posant dans l'extériorité, pour pouvoir ensuite intégré l'extériorité dans son intériorité propre.

L'art est donc ce qui permet de traiter et de surmonter l'opposition du subjectif et de l'objectif, dans et par un accès à une suprême unité qui seule peut permettre au sujet d'atteindre la région de la vérité, de la liberté et de la satisfaction.

C'est ainsi que Hegel qualifie la vie dans cette sphère de vie religieuse, car c'est par elle que le sujet prend conscience d'une totalité concrête unique à la fois essence de la nature et essence de lui-même.

 Conclusion:

L'art est donc essentiellement et nécessairement religieux, en ce qu'il révèle à la conscience la vérité dans une unité de l'idée et de l'apparence individuelle. Mais s'il y a nécessairement du religieux en lui, il n'en reste pas moins que l'art est une forme inférieure à la religion, et qu'il faut le dépasser. Car, "même si l'oeuvre d'art représente la vérité, l'esprit, sous la forme sensible d'un objet, et voit dans cette figure de l'absolu la représentation qui lui est adéquate, (...) le recueillement lui est étranger" (Hegel; Esthétique.) Or, seul le recueillement permet au sujet d'intégrer définitivement en lui ce que l'art lui présente encore et malgré tout comme extérieur. Dans l'art, l'identification du sujet et de l'absolu n'est pas encore réalisée, ni la dualité supprimée...

© GUICHARD Jérôme.