Rousseau:
Les difficultés d'une démocratie véritable.
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Dans ce
texte du Contrat Social, Rousseau s'attache à l'analyse de ce que serait
une démocratie véritable, satisfaisant à toutes les exigences
que semble sous-entendre son sens étymologique. Il pose ainsi pour
principe qu'une telle forme de gouvernement relève d'un idéal
inaccessible aux hommes, car par trop exigeant.
Pour ce faire, l'auteur commence par une analyse purement quantitative : si
" démocratie " signifie " pouvoir du peuple ",
elle engage une participation et un engagement constant de celui-ci dans les
discussions et les prises de décisions, ce qui s'avère difficile,
voir contre-nature.
Par suite, cette implication collective requiert qu'un certain nombre de conditions
pratiques soient satisfaites, faute de quoi cet exercice commun de l'autorité
politique ne saurait être mis en uvre : petit état, simplicité
de murs, égalité sociale, et abolition du luxe.
En outre, ces exigences pratiques ne sauraient elles-mêmes aller sans
une exigence morale, car seule la vertu, comprise ici comme qualité
éminemment sociale, nous poussant à vouloir et à faire
le bien, peut nous permettre de répondre à tous ces impératifs.
Enfin, et parce qu'elle sous-entend un débat d'opinions, lesquelles
sont par nature changeantes et diverses, la démocratie nécessite
de la part des citoyens beaucoup de volonté, voir de courage, pour
être maintenue malgré l'instabilité caractérisant
son fondement.
Nous le voyons donc, Rousseau, s'il ne remet pas en question la valeur théorique
de la Démocratie, fait cependant de celle-ci un régime politique
utopique supposant une nature humaine idéale.
Pourtant, comme tout idéal, le modèle démocratique semble
d'un intérêt certain, et il serait dangereux de renoncer à
sa mise en uvre. Peut-être conviendrait-il en effet de réaffirmer
avec force et conviction cette formule citée par Rousseau : "
Mieux vaut une Liberté dangereuse, qu'une servitude tranquille ".
Du Grec
Démos signifiant le peuple, et cratos, le pouvoir, le terme de Démocratie
semble devoir désigner une forme de gouvernement où l'autorité
politique ne serait pas l'apanage d'un individu ni même d'une élite,
mais bien plutôt la propriété d'un peuple dans son ensemble.
Ceci engagerait donc que toute décision soit l'expression, non d'une
volonté particulière, mais générale, c'est-à-dire
la traduction d'un intérêt commun qui ne peut transparaître
qu'au travers de la confrontation des intérêts privés.
" Il y a souvent bien de la différence entre la volonté
de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde
qu'à l'intérêt commun ; l'autre regarde à l'intérêt
privé, et n'est qu'une somme des volontés particulières
: mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins
qui s'entre-détruisent, reste pour somme des différences la
volonté générale ". Rousseau ; Du Contrat Social.
Aussi semble-t-il nécessaire, pour le respect de l'idéal démocratique,
que tous les citoyens participent au débat politique, et ce de façon
systématique, faute de quoi les décisions qui pourraient être
prises ne seraient plus véritablement adéquates à cette
volonté générale ou volonté du peuple, posée
comme fondement d'une telle forme d'état.
Cela dit, il semble difficile d'affirmer la possibil ité d'une telle
constitution.
En effet, l'idée même d'une autorité commune pose problème
: en dehors de la société humaine, et de façon générale
dans la nature, l'autorité n'est a priori jamais également répartie
entre les individus. Certes, nous pourrions ajouter que généralement
cette autorité s'acquiert par la force, et ainsi reposer le problème
de ce fameux droit du plus fort, supposé dans la nature, et dont certains
ont pu s'inspirer pour concevoir un modèle politique. Ainsi Hobbes
en vint-il à user de celui-ci jusqu'à en faire l'essence même
de ce grand Léviathan, Etat fort et autoritaire, " pouvoir visible
visant à tenir les hommes en respect, et à les lier, par la
crainte des châtiments, tant à l'exécution de leurs conventions,
qu'à l'observation des lois de nature. "
Hobbes ; Léviathan.
Mais ce serait oublier que ce terme de droit n'ajoute rien à la force,
et que pour être légitime, une autorité, même politique,
ne peut s'exercer et être maintenue que si ceux qui y sont soumis le
sont en vertu d'une obligation morale, c'est-à-dire par devoir. Néanmoins,
que cette autorité repose sur la force, ou encore sur un charisme ou
une sagesse reconnue, et finalement, quelque soit le principe sur lequel elle
s'appuie, elle n'est généralement la propriété
que d'un petit nombre, et jamais de l'ensemble de la collectivité,
puisque toujours elle renvoie à une caractéristique spécifique.
Par ailleurs, envisager l'exercice commun du pouvoir politique engage de la
part des citoyens une disponibilité et une attention de tous les instants.
Or, comment envisager qu'un peuple puisse rester incessamment assemblé?
Ce serait supposer une existence exempte de tout impératif particulier,
ignore les contraintes de la vie quotidienne : travail pour subvenir à
ses besoins, taches domestiques
, mais aussi prétendre un intérêt
génral pour la vie politique et les affaires publiques (res-publica),
ce qui ne semble pas garanti.
Faute d'une implication effective et constante de l'ensemble des citoyens,
grande est la tentation de confier à des commissions, c'est-à-dire
des groupes restreints d'individus, la tache de réflexion et d'entente
préalable, nécessaire à toute prise de décision.
Mais c'est là considérablement appauvrir le débat politique,
et par suite dénaturer la démocratie véritable, qui ne
peut s'appuyer que sur un débat public : la volonté générale
ne saurait être obtenue et suivie dans de telles conditions.
Quoi de plus facile en effet, pour un petit groupe d'individus, que de se
mettre d'accord sur une ligne de conduite, et, par suite, de tronquer les
débats, d'influencer les décisions, en présentant comme
solution raisonnée, des intérêts particuliers, ou bien
encore en restreignant volontairement le nombre des choix offerts à
des individus qui n'auraient pas pris le temps de la réflexion, et
ainsi d'abuser de leur confiance en s'octroyant insidieusement un pouvoir
et une autorité accrue, mais non légitime ?
Nous le voyons donc, la Démocratie, au sens étymologique, engage
une constitution bien précise, ne souffrant aucune concession.
Or, il apparaît nécessaire qu'un certain nombre d'exigences pratiques
soient satisfaites pour qu'un tel régime puisse voir le jour.
Tout d'abord,
il ne saurait s'exercer convenablement sur un territoire trop vaste, ni s'appliquer
à une population trop importante : assembler un peuple entier engage
en effet que celui-ci puisse aisément et rapidement se regrouper et
sous-entend donc une certaine proximité. Et dans la mesure où,
non seulement chaque citoyen doit pouvoir prendre part au débat, mais
encore où les décisions prises doivent viser l'intérêt
général, et engagent donc une bonne connaissance des intérêts
particuliers, seule une collectivité limitée pourra prétendre
à une telle forme de gouvernement.
Secondement, et c'est un fait d'expérience, la multiplicité
et l'hétérogénéité des habitudes de vie,
la diversité des us et coutumes, favorisent toujours l'apparition de
conflits au sein d'une société. Or, plus les difficultés
sont nombreuses, plus les solutions sont complexes à découvrir.
L'expression d'une volonté générale sera en effet d'autant
plus aisée à dégager que les intérêts particuliers
à surmonter et à concilier seront en nombre limité. En
cela, une grande simplicité de murs semble donc bien nécessaire.
Ensuite, tout débat véritablement démocratique suppose
que les interventions de chaque citoyen aient autant de valeur les unes que
les autres, et donc qu'aucun n'est la possibilité d'acquérir
ou d'exercer sur l'autre une plus grande autorité ou influence. Ceci
ne semble pouvoir se réaliser que si règne au sein de la collectivité
la plus grande égalité qu'il soit possible d'obtenir, tant dans
les rangs que dans les fortunes. Car si celui qui dispose d'une certaine aisance
financière pourra, sans que son confort en pâtisse, facilement
se consacrer à la chose publique, il n'en va évidemment pas
de même pour celui qui, pour subvenir à ses besoins, doit exercer
une activité professionnelle. Par suite, cette inégalité
risque également d'en faire apparaître une autre, puisqu'il est
courant que le second dépende financièrement du premier, ou,
à défaut, que le premier puisse exercer une influence directe
ou indirecte sur le second, soit que l'un soit salarié de l'autre,
et fasse preuve d'une certaine retenue, soit que l'autre, ou bien soit plus
présent lors des prises de décisions et ainsi obtienne une plus
grande influence, ou bien puisse exercer directement son autorité sur
le premier.
Enfin, il convient que le luxe soit absent de la société démocratique,
en tant qu'il représente, pour cette dernière, un danger. Cette
exigence semble d'ailleurs pouvoir se déduire logiquement de la précédente,
puisque le luxe, outre son côté inessentiel, et donc la superficialité
qu'il engage chez l'individu qui le recherche, suppose également une
inégalité sociale : le luxe ne peut être en effet que
l'apanage de quelques uns dans la mesure où parmi les choses qui le
caractérisent, nous retrouvons la rareté et le côté
dispendieux. En sorte que l'objet de luxe peut devenir marque d'appartenance
sociale, et donc affirmer les différences et par suite susciter la
convoitise et créer les conflits. Cela étant, la recherche du
luxe, en tant que recherche de l'inutile et du superflu, peut également
amener à une perte des priorités et des valeurs fondamentales
dont la Démocratie ne peut s'accommoder, et reste la marque d'un esprit
commandé par les passions ou les désirs, et non par la raison.
En cela, il est annonciateur bien plutôt d'un règne de l'opinion,
que de la réflexion, et est donc nécessairement négatif.
De l'analyse
des conditions requises pour l'exercice d'une Démocratie véritable,
c'est tout naturellement que nous sommes finalement amenés à
postuler chez le citoyen idéal une vertu sans faille, tant les exigences
d'un tel régime sont nombreuses. La vertu en effet, parce qu'elle désigne
toute qualité humaine nous poussant à vouloir et à faire
le bien, semble indispensable à la réalisation et au maintien
d'une telle société politique.
A noter cependant que ce n'est point là une spécificité
de la Démocratie, mais que de façon générale,
tout état, en tant qu'il suppose une forme de contrat, même tacite,
et en tant que sa pérennité dépend du respect de ce contrat
et par suite de la constitution, suppose ces qualités éminemment
sociales que la vertu désigne. Si l'état vise le bien de la
société, le fondement de l'état doit renvoyer et s'appuyer
sur la volonté des citoyens d'accéder au bien commun.
Mais il est vrai que, parce qu'elle engage le peuple dans son ensemble, et
que son essence est la volonté du peuple, la démocratie, plus
que tout autre régime, engage cette vertu, faute de quoi la multitude
des conflits d'intérêts particuliers rendrait bien vite impossible
son fonctionnement ou la rendrait inefficace.
La Démocratie
est donc bien un régime exigeant, mais aussi extrêmement fragile
et instable, ce qui se laisse aisément expliquer par l'essence même
de son fondement, à savoir la volonté générale.
Celle-ci en effet n'est pas assimilable à la volonté de tous,
mais n'est que le résultat de l'entre destruction des volontés
particulières ou opinions qui s'opposent. Or, par définition,
les opinions sont changeantes et mal assurées, d'où une volonté
générale quelque peu lunatique dont les renversements et contradictions
successifs expliquent nécessairement conflits et luttes intestines.
Il faut pourtant parvenir à dépasser ces oppositions et sauvegarder
la forme de la république, ce qui exige de la part des citoyens courage
et constance, mais aussi vigilance, afin de veiller au respect de la constitution
et des institutions.
En ces circonstances, l'on pourrait concevoir que parfois les citoyens renoncent
et abdiquent face aux difficultés, mais il faut faire un choix : la
liberté ou la facilité. Si la démocratie est aussi idéale
qu'elle paraît, et si grâce à elle notre liberté
et nos droits peuvent être garantis, les efforts et concessions qu'elle
demande valent certainement la peine d'être endurés. D'où
cette affirmation riche de sens et qu'il conviendrait de toujours méditer
: " mieux vaut une liberté dangereuse qu'une servitude tranquille
". L'homme doit se donner les moyens de sa liberté.
Ainsi la perfection d'un tel régime est évidente, mais semble
finalement sérieusement contraster avec notre nature véritable,
et il n'est pas certain que l'homme puisse répondre et satisfaire autant
d'exigences.
Mais, plutôt que de renoncer à un tel idéal, ne devons-nous
pas accorder aux hommes le bénéfice du doute et leurs laisser
une chance de l'atteindre ?
© GUICHARD Jérôme.