Les universaux 

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Introduction.

1ère partie.

2ème partie.

3ème partie.

Conclusion.

   

 

 Introduction:

Si nous regardons dans un dictionnaire au mot " universel ", nous y trouvons une définition presque toujours similaire : " qui embrasse la totalité des êtres et des choses ". En logique, l'universel est dit d'une chose qui a rapport à plusieurs. L'on peut donc, dans un premier temps, formuler la problématique des universaux de la façon suivante : il s'agit de concilier l'unité avec la multiplicité.
Par ailleurs, l'on a coutume de distinguer noms propres et noms communs, en disant du nom propre qu'il réfère à un individu, et du nom commun qu'il réfère à une classe déterminée d'individus, de laquelle l'objet ou l'être désigné fait partie.
Pour Aristote, qui ne connaissait pas encore cette distinction, les noms étaient considérés comme renvoyant à des attributs de l'être, et ce selon cinq modes possibles d'attribution ou quinque voces : le genre, la définition, la différence, le propre et l'accident (Cf " Topiques "). La définition, qui exprime l'essence de la chose, fut remplacée dans la liste des cinq universaux de Porphyre, par l'espèce (cf. " Isagore "). Mais, puisque les prédicables sont, selon Aristote, les réponses à une définition de l'universel, à savoir de ce qui est naturellement apte à être prédiqué de plusieurs, " la question est, pour les genres et les espèces, de savoir si ce sont des réalités subsistantes en elles-mêmes, ou seulement de simples conceptions de l'esprit, et, en admettant que ce soient des réalités substantielles, s'ils sont corporels ou incorporels, si enfin ils sont séparés ou s'ils ne subsistent que dans les choses sensibles, et d'après elles ". (Porphyre ; Isagore ; I, 10-15) ou, en d'autres termes, si ce sont de simples noms, ou des noms de choses, s'ils ont une existence dans l'intellect seulement, ou une existence indépendante. A cette problématique l'on peut distinguer trois réponses possibles, correspondant à trois niveaux de pensée différents : le réalisme, le conceptualisme et le nominalisme.

 1ère partie:

Chez Platon, univers sensible et monde des idées étaient conçus comme une hiérarchie des genres et des espèces, tous subordonnés à un genre suprême : l'Etre ou l'Un, auquel participaient les essences inférieures. Ce genre suprême était conçu comme une forme intelligible, une " Eidos ", désignant le caractère commun à plusieurs choses, comme une espèce ou une catégorie des choses " que l'on ne peut saisir par aucun autre moyen que par un raisonnement de l'esprit, les choses de ce genre étant invisibles et hors de vue " (Phédon ; 79a).L'Idée est donc ce qui demeure toujours identique à elle-même au-delà de toute multiplicité des choses auxquelles elle se rapporte. Elle est l'essence même de la chose, mais une essence séparée de la chose sensible, immuable et indépendante de l'esprit, de laquelle les choses participent, mais qui n'est pas contenue en elles.
Chacune des Idées peut être dite supérieure à l'être sensible, en ce qu'elle le précède et existe indépendamment de lui, mais participe nécessairement aux trois premiers des genres suprêmes, lesquels sont au nombre de cinq : l'Etre, le Même, l'Autre (catégories ontologiques), le Mouvement et le Repos (catégories physiques) (cf. Sophiste ; 254b-256d). Elles sont des modèles situés hors du monde et des objets, purement intelligibles et applicables à une pluralité.
De plus, l'Idée étant le seul élément intelligible qui soit stable et permanent au sein du devenir, il ne peut y avoir de science que de l'Idée, c'est-à-dire de l'universel. C'est là le point commun entre Platon et Aristote.
Cependant, pour Aristote, il n'est pas possible d'assimiler la forme à l'Idée platonicienne. Si la forme est bien en chaque chose la marque de l'universalité, par opposition à la matière qui est celle de la particularité, elle n'est pas séparée des êtres sensibles mais au contraire, elle leur est inhérente. Cette forme, c'est la substance, l'être pur, ce même être qui chez Platon était le principe unique de toute chose, et qui, chez Aristote, devient un être qui peut se dire en plusieurs acceptions. On peut lui attribuer une multitude de prédicats (différents de ceux qui déterminent les genres), assimilables aux prédicats les plus généraux convenant à toute chose : Substance, Quantité, Qualité, Relation, Lieu, Temps, Position, Possession, Action, Passion. Tous se disent par rapport à la substance, laquelle désigne ce qui n'est pas attribut, à savoir le sujet.
Le genre devient un " attribut qui appartient en leur essence à plusieurs choses spécifiquement différents " (Topique ; I, 5,102a,30-31)., et les catégories ou modes d'attribution sont considérées comme les genres de l'être, ses prédicats les plus généraux, fondés en réalité, et qui ne doivent pas être confondus avec des formes a priori de l'intellect.
Ainsi, peu à peu confinés dans un statut de prédicats, les universaux, qui sont présents à tous les individus, semblent être destinés à être assimilés à des mots généraux, seuls capables d'être dits de plusieurs choses, et qui possèdent une certaine réalité, sans pour autant être réels au même titre que les choses sensibles.
A la question de savoir si concepts et faits mentaux sont assimilables, B. Russell répondra par la négative, affirmant une indépendance des objets pensés, qui n'existent pas dans les esprits, mais qui peuvent être appréhendés par l'esprit : l'universel est différent des choses particulières, mais les choses particulières participent à l'universel, qui a pour caractéristique d'être éternel, immuable et indestructible. " Nous dirons donc de tout objet révélé par la sensation, ou qui est de même nature que les objets révélés par la sensation, que c'est un particulier, et, par opposition, l'universel sera tout ce qui pourra être partagé par de nombreux particuliers " (Problèmes de philosophie ; Chap.9). S'appuyant sur la composition des propositions du langage, Russell assimile le particulier au nom propre, et tout le reste (substantifs, adjectifs, prépositions, verbes) aux universaux. De là, il en conclut que tout énoncé inclut nécessairement au moins un universel, de la connaissance duquel découle la connaissance de la vérité de l'énoncé.
L'existence des universaux est donc obligatoire, mais elle ne peut pas être réduite à un phénomène purement mental, car le monde des universaux existe nécessairement, pour que soient possibles des énoncés sur le monde sensible.
La proposition se comprend dorénavant comme une fonction F ou constante, qui n'est en soi ni vraie ni fausse, que l'on sature ensuite par un ou plusieurs arguments x ou y, qui sont des variables, et de la valeur desquelles dépend la vérité de la fonction propositionnelle F(x) tout entière. C'est cette fonction F, exprimant une relation, qui devient l'universel de la proposition. Ainsi dans une proposition du genre : " Edimbourg est au Nord de Londres ", le rapport " au nord de " est un universel, qui s'exprime dans une proposition atomique du genre " x est au nord de y ", c'est-à-dire dans une fonction propositionnelle saturée par deux arguments, et qui n'a rien à voir avec un fait mental, puisque la relation " est au nord de " doit subsister nécessairement, que l'on y pense ou non.
Par ailleurs, B. Russell soutient également un réalisme extrême dans les " Principes de mathématiques ", en affirmant une réalité objective des nombres, ainsi que des points de l'espace et des propriétés générales des objets physiques.

 2ème partie:

Par opposition au réalisme, le conceptualisme soutient que seuls existent, hors du sujet connaissant, les individus. Par opposition au nominalisme, il refuse de réduire les termes généraux à de simples entités linguistiques, et admet l'existence de certaines entités mentales leur correspondant (concepts, idées ou notions générales).
Le concept, s'il appartient par nature à la sphère de la représentation, doit être cependant distingué de l'image, en ce qu'il n'a pas de communauté de forme avec son objet. La problématique que l'on engage autour de lui a trait principalement aux concepts généraux, qui, seuls, peuvent permettre au sujet connaissant de penser une chose comme possible parmi d'autres. Ainsi, concepts généraux et éléments de la représentation deviennent indissociables : la généralité ou universalité est ce qui doit caractériser l'existence du concept, et est ce par quoi la représentation dépasse le donné.
Certains ont voulu voir en la philosophie de Husserl un certain réalisme platonicien, en ce qu'il refusait de réduire les essences à de simples constructions mentales, ce dont il se justifia en précisant que pour lui, les essences n'existaient pas d'un point de vue empirique, mais seulement comme sujet d'un énoncé vrai. Certes, il existe une intuition eidétique, analogue à l'intuition sensible, mais le mode d'être de leurs objets respectifs n'est pas comparable.
La valeur de toute connaissance prend son fondement dans la perception, en ce sens que ce n'est que par la perception que la conscience peut devenir conscience de quelque chose. Ainsi, lorsqu'un sujet entend une mélodie, il ne se contente pas de saisir des sons successifs, mais au contraire, il saisit l'essence de la mélodie. Et la phénoménologie consiste alors en une connaissance par vision des essences, sans pour autant qu'il faille reconnaître l'existence d'un univers particulier des essences.
En fait, l'essence de la chose ne peut pas se réduire à telle ou telle apparence, mais elle est présente en chaque apparence. L'essentiel, c'est l'invariant qui se dégage et se révèle lorsque l'on fait arbitrairement varier les expériences. Une telle analyse phénoménologique nous conduit à étudier la connaissance du point de vue de la conscience, et à instituer une logique transcendantale, qui détermine les conditions a priori de la pensée en général.
Pourtant, avant Husserl, Locke soutenait un point de vue quelque peu différent, même si, tout comme lui, il plaçait la source de nos connaissances dans l'expérience sensible.
Il n'existe pas dans l'esprit d'idées innées, ainsi qu'a pu l'affirmer Descartes, mais les idées, qui sont les objets de la pensée, proviennent, soit de la sensation, soit de la réflexion. Ainsi, nous acquérons par la perception des idées simples, qui nous sont données comme tells (le doux, l'amer), puis, à partir d'elles, nous fabriquons, grâce au travail de l'entendement, des idées plus complexes, telles que celles de substance ou d'essence, qui ne sont en fait issues que de la réunion d'idées simples dont nous avons observé la conjonction constante.
Mais, puisque les idées complexes sont le résultat du travail de l'entendement à partir d'une collection d'idées simples, il est nécessaire d'introduire en ce parcours un certain nombre d'entités linguistiques, sans lesquelles aucune idée générale ne pourrait être construite. Ce n'est en effet que par la constitution du langage qu'apparaît chez l'homme la raison, en ce que ce n'est que parce qu'il possède des signes arbitraires que l'homme devient capable d'analyser ses pensées, de leur donner des noms, puis enfin de les classer. Ainsi il peut, à partir des données des sens, constituer des idées générales, abstraites. Nous sommes ici dans ce que l'on appelle un conceptualisme linguistique, qui soutient que les entités linguistiques (les mots), sont nécessaires à la constitution des idées générales, et qui cependant diffère du nominalisme, en ce qu'il ne réduit pas pour autant les universaux à de simples mots.
Cependant, si les termes généraux ne sont que l'œuvre de l'esprit, ils peuvent être tout à fait arbitraires, et, par conséquent, varier d'une langue à une autre. Or, les idées générales s'appuyant nécessairement sur la langue, il faut que celle ci soit irréprochable, pour que nous puissions parvenir à une connaissance véritable de la réalité. C'est pourquoi seul le langage scientifique semble être apte à exprimer une vue exacte du monde, en ce qu'il est le seul à suivre l'ordre des besoins naturels dans l'analyse de la réalité, et en ce qu'il est le même pour tout le monde. Aussi sommes-nous habilités à reconnaître des universaux mathématiques.
Par ailleurs, l'on distingue habituellement trois espèces de concepts dans le langage scientifique : les concepts classificatoires, qui situent les objets auxquels ils s'appliquent dans des classes déterminées (cf. les genres et les espèces) ; les concepts comparatifs qui situent un objet par rapport à un autre, relativement à une certaine propriété (cf. la différence, le propre et l'accident) ; et les concepts quantitatifs, qui associent à une propriété une fonction de mesure, et qui s'expriment donc, dans chaque cas d'application, par des valeurs numériques bien déterminées. A partir de là, l'on peut distinguer deux sortes de langage : le langage qualitatif, qui utilise des prédicats, et qui correspond aux deux premières espèces de concepts ; et le langage quantitatif, qui utilise des fonctions propositionnelles.
Le problème des universaux revient donc à la question de savoir si l'élément du sens dans le langage nécessite autre chose que la réalité des signes linguistiques et du monde environnant, c'est-à-dire s'il est possible de " se passer " du niveau conceptuel.

 3ème partie:

Ce qui différencie les nominalistes des conceptualistes, c'est que les nominalistes nient out réalisme de l'essence, toute existence de l'universel, y compris sous la forme d'entités mentales, et qu'ils ne reconnaissent vraiment d'existence qu'aux individus. Les termes généraux, (vocaux ou conceptuels), sont réduits à de simples signes, qui renvoient à des réalités singulières.
Au XIIIème siècle, Guillaume d'Occam critiqua le réalisme, en montrant que les universaux n'étaient que des êtres de raison, " toute chose réelle étant une chose individuelle, et toute connaissance ayant pour point de départ la sensation, qui ne porte que sur des êtres ou des objets individuels ". De ce point de vue, le nominalisme est inséparable d'une théorie empiriste de la connaissance.
Ainsi pour Hume, la scientificité et sa certitude ne sont fondées que dans la seule observation de notre acte de connaître. Les perceptions de l'esprit humain ne sont que des impressions ou des idées, les premières renvoyant à nos sensations telles qu'elles nous apparaissent pour la première fois, et les secondes étant des images quelque peu effacées des impressions. Il s'ensuit que toutes nos idées, même les plus complexes, naissent des sensations, et qu'entre idée et sensation, il n'existe qu'une différence de degré, et non pas de nature.
Mais ce ne fut en fait qu'à partir de Berkeley que le nominalisme s'opposa véritablement au conceptualisme, en ce qu'il refusa à l'esprit toute conception du général et de l'abstrait : l'idée générale n'existe pas; elle n'est qu'un mot ou une combinaison de sons articulés, et elle est associée de façon tout à fait arbitraire et artificielle avec des attributs communs à un groupe de mots. Toute la fortune des idées abstraites telles que le Genre, l'Espèce, ou tout autre terme classificatoire, ne repose que sur des mots qui nous font croire que nous pensons quelque chose là où en réalité nous ne pensons rien. Nous ne pouvons penser que le concret, et le langage n'est qu'un ensemble de signes où chaque signe désigne plusieurs choses particulières, c'est-à-dire où chaque signe renvoie à des idées générales qui ne sont elles-mêmes que des idées concrètes et particulières acquérant leur généralité par un simple processus de comparaison. La signification des universaux n'est donc pas dans des concepts généraux, mais dans les objets et les attributs auxquels ils sont associés.
Par suite, l'expérience devient notre seule source de connaissance de la réalité, et le rôle de la raison n'est plus que de coordonner un ensemble d'énoncés de base, issus de l'observation. Ainsi Berkeley engagea une critique des sciences, et alla jusqu'à affirmer, dans les " Principes de la connaissance humaine ", que : " le nombre est entièrement une créature de l'intelligence ".
En fait, il apparaît que le sens de la doctrine nominaliste dépend entièrement de la façon dont on interprète les termes " individus " et " universel ", ce dont Quine avait pris conscience lorsqu'il entreprit d'élaborer une théorie des classes virtuelles où les termes de classes étaient traités comme des syncatégorèmes, c'est-à-dire comme des expressions cosignificatives, ne signifiant rien par elles-mêmes, souhaitant ainsi voir jusqu'où le nominalisme pouvait aller sans priver la science de toutes ses lois, et donc, sans trop l'appauvrir. Or, si la tentative pouvait suffire aux besoins de l'arithmétique des nombres naturels, en revanche, elle ne pouvait pas satisfaire à ceux de l'arithmétique des nombres réels, marquant ainsi les limites du nominalisme, et la nécessaire existence des catégories, étant donnée cette puissance d'abstraction de l'esprit humain qui se manifeste dans toute la mathématique.

 Conclusion:

Concluons donc en remarquant que, si ce qu'on appelle la " querelle des universaux " a pris pendant près de deux siècles la forme d'une polémique entre " ockhamistes " et " scotistes ", elle ne s'en est pas moins prolongée jusqu'à nos jours. Pourtant, nous ne prendrons parti ni pour les uns ni pour les autres, et nous dirons, avec Cl. Bernard que : " La vérité ne se trouve ni dans le type idéal (universaux), ni dans l'individu (nominaux). Ceux qui soutiennent qu'il n'y a que des individus suppriment l'espèce, le type, qui a cependant une existence en nous, c'est-à-dire dans notre esprit. Ceux qui soutiennent qu'il n'y a de vrai que le type idéal qui est en nous, suppriment les individus qui ont aussi une existence très réelle en dehors de nous, c'est-à-dire dans le monde extérieur. La vérité réelle ou la vérité vraie doit réunir ces deux éléments et les comprendre dans une même unité ".

© GUICHARD Jérôme.